15 MINUTES AU PARADIS

Pour l’année 2013, Warner Bros a semble-t-il placé tous ses espoirs dans PACIFIC RIM. En effet, la semaine dernière, le studio a organisé un petit roadshow pour la presse parisienne à propos de leurs prochaines sorties. S’il en a profité pour dévoiler des extraits et des bandes-annonces de ses poulains favoris (LES MILLER – UNE FAMILLE EN HERBE, CONJURING : LES DOSSIERS WARREN, GRAVITY, MAN OF STEEL), c’est bien le blockbuster démesuré de Guillermo Del Toro qui a occupé la plus grosse partie de cet événement, avec près de 15 minutes d’extraits pour le moins généreux. En voici le compte-rendu détaillé. Pour ceux qui souhaitent garder l’esprit vierge avant de voir le film, nous déconseillons de lire ce qui suit. Pour ceux dont la curiosité sera la plus forte, sachez simplement, que pour avoir eu accès à bon nombre d’informations encore secrètes sur le film, nous pouvons vous garantir que ce qui est révélé dans ce papier est une infime partie du long-métrage, qui regorge d’une multitude de surprises supplémentaires (dont un kaiju particulier qui est totalement absent de la promo mais chut !).

La séance s’ouvre sur un extrait dont on a déjà vu quelques images dans les différentes bandes-annonces : l’attaque du Golden Gate Bridge de San Francisco par le kaiju Axehead, sorti tout droit de la faille interdimensionnelle qui vient de s’ouvrir dans les abysses de l’océan Pacifique. Cette séquence intervient au début du film et représente la toute première attaque d’un Kaiju sur le monde humain. Aucun plan large du bestiau, constamment montré en contre-plongée et de manière partielle, de manière à donner une idée de son gigantisme et de la menace qu’il représente. L’échelle des plans se cale sur le regard humain : à ras de bitume lorsqu’on contemple le monstre depuis la chaussée du pont, suspendu dans l’air lorsqu’on est avec les pilotes des avions de chasse qui attaquent Axehead et virevoltent autour de son immense carcasse (les forces armées classiques étant la première réponse de l’humanité à l’offensive kaiju). Cette scène est voulue par Del Toro avant tout comme une manière de rendre hommage aux scènes les plus emblématiques des kaiju eiga japonais, celles où les monstres géants s’attaquent à des monuments célèbres, avant de tirer un trait sur ce genre d’approche puisqu’aucune autre scène du film ne devrait la reconduire. Directement dans la continuité de cette séquence, un montage d’images présente les diverses retombées du surgissement des monstres sur notre société. Au niveau des répercussions environnementales, on aperçoit des empreintes de pattes gigantesques dans le sable, de monstrueuses déjections toxiques de kaiju ou encore le « bleu kaiju », le sang contaminé des créatures qui, rejeté par la mer, échoue sur les côtes et engendre un désastre écologique. À un autre niveau, on est content de revoir affichés dans les villes les affiches de propagande anti-kaiju déjà dévoilées au cours de la promo virale du film (affiches qui ne se limitent donc pas à un gadget de marketing mais qui sont un élément constitutif de la narration du film). On aperçoit aussi un kaiju en osier haut de plusieurs mètres auquel les membres d’une secte semblent rendre hommage en l’enflammant et en se prosternant devant : assurément l’un des éléments du scénario chargés de dépeindre le culte religieux millénariste dont les kaijus sont l’objet en même temps qu’un bel hommage au film d’épouvante anglais THE WICKER MAN, dont Del Toro est un fan absolu. Enfin, sur un registre plus prosaïque et plus comique, on entrevoit le plateau d’une émission de téléréalité japonaise avec des animateurs hystériques qui font les zozos autour d’un comédien engoncé dans un énorme costume de kaiju en mousse. Bref, ce petit montage dévoile un peu plus le projet de Del Toro, qui consiste à représenter un univers d’une cohérence redoutable, dans lequel on assiste pas uniquement à des scènes de destruction massive occasionnées par des monstres géants, mais aussi aux conséquences socio-politico-culturelles qu’induisent de tels événements.

La deuxième séquence dévoilée débute sur une plage enneigée, dans un décor hivernal désolé et brumeux. Un grand-père et son petit-fils arpente la grève, armés d’un détecteur de métaux. On pense évidemment au duo identique que formaient l’enfant et le grand-père interprété par Giancarlo Giannini dans MIMIC, Del Toro ayant eu une relation très forte avec ses grands-parents, qui l’a beaucoup inspiré. Le petit garçon découvre sous le sable un vieux jouet, un robot datant visiblement de la fin du XXe siècle, lorsque tout à coup le détecteur de métaux s’affole. Le grand-père dirige l’objet dans la direction où le crépitement de l’appareil se fait de plus en plus insistant et constate, stupéfait, que la source métallique détectée semble provenir du large. Bientôt, un vrombissement assourdissant emplit l’espace et un immense robot, le Jaeger américain Gipsy Danger, émerge du brouillard qui emplit l’horizon et progresse à travers les flots en direction de la plage. L’énorme machine a un bras arraché et titube, sérieusement endommagée par un combat qu’elle a dû livrer auparavant. Finalement, le Jaeger tombe à genoux et s’écroule face contre terre, dans un déchaînement de poussière et d’eau. Le vieil homme et l’enfant, contemplent, fascinés, le spectacle qui s’offre à leurs yeux avant que le premier ne demande au second de l’attendre pendant qu’il va voir de plus près le robot échoué. C’est alors que surgit de la tête à moitié éclatée de Gipsy Danger le pilote Raleigh Becket (Charlie Hunnam), l’air hébété et le bras sérieusement blessé. Le jeune homme s’écroule à son tour sur la plage, et le grand-père se penche sur lui tout en demandant à son petit-fils d’aller chercher du secours. Ce passage permet de montrer une fois de plus le talent narratif de Del Toro lorsqu’il s’agit de dévoiler dans une même scène divers éléments : on appréciera ainsi le rapport d’échelle ironique entre le jouet perdu et le Jaeger, entre ce que le petit garçon et son aïeul étaient venu chercher et ce qu’ils vont finalement trouver, mais aussi le lien étroit qui unit le Jaeger et son pilote, ce dernier étant blessé au bras lorsque la machine qu’il conduit l’est également.

La séquence suivante, plus longue, est le premier morceau de bravoure de ces 15 minutes. Elle débute sur Raleigh Becket en train de pénétrer dans le Shatterdome, le hangar aux proportions cyclopéennes qui abrite les Jaegers du monde entier. Le jeune pilote, après avoir quitté la flotte des Jaegers suite à une tragédie, a accepté de reprendre du service. Cela fait alors quatre ans qu’il n’a pas manœuvré l’une de ces machines, et l’on notera d’ailleurs qu’au moment où il a entamé le tournage de PACIFIC RIM, Guillermo Del Toro n’avait pas remis les pieds sur un plateau depuis quatre ans. C’est une référence biographique voulue et assumée par le cinéaste, qui a très mal vécu cette période d’inactivité forcée (« inactivité », façon de parler, car durant cette période, il a en fait travaillé sur deux projets auxquels il a dû finalement renoncer, AT THE MOUNTAINS OF MADNESS et LE HOBBIT) et qui a décidé d’utiliser la frustration qui en a découlé pour nourrir la caractérisation de son personnage principal. Dès son arrivée dans le Shatterdome, Becket rencontre son officier supérieur, le hiératique Stacker Pentecost (Idris Elba), qui lui fait visiter les lieux, où l’on peut voir notamment les Jaegers Gipsy Danger (USA), Crimson Typhoon (Chine) et Cherno Alpha (Russie), et lui présente les autres pilotes de la flotte, desquels émerge sa nouvelle co-équipière, la japonaise Mako Mori (Rinko Kikuchi). Les deux personnages intègrent ensuite leur poste de pilotage situé dans la tête de Gipsy Danger et synchronisent leurs cerveaux pour pouvoir téléguider à l’unisson le monstrueux mecha. Raleigh rentre alors en contact avec l’esprit de Mako, visualisant un flot tourbillonnant de souvenirs et d’images mentales liés au passé de la jeune femme. Bientôt, l’une de ses images se fixe sur l’écran et l’on retrouve Mako enfant, seule, perdue dans une rue de Tokyo. Au-dessus d’elle, des avions de chasse passent en rase-motte. L’enfant suit du regard leur trajectoire et les voit se déployer au bout de la rue, au-dessus d’une gigantesque masse noyée dans un brouillard de poussière généré par l’écroulement des immeubles environnants. De ce chaos émerge la tête hideuse d’un énorme kaiju à l’aspect de crabe : Onibaba (référence au film éponyme réalisé par le cinéaste Kaneto Shindo en 1964, œuvre fondatrice du cinéma d’horreur nippon). La petite fille, terrorisée par ce spectacle apocalyptique, fond en larmes et prend la fuite après avoir vu le regard du titanesque crustacé croiser le sien. Tandis que le monstre s’extrait des décombres et commence à progresser dans la direction de la fillette, celle-ci, lui tournant le dos, remonte la rue en courant, dans une posture étrange (visage en larmes à la renverse, les bras ballants le long du corps) qui évoque la célèbre photo de Nick Ut représentant une petite vietnamienne nue fuyant son village bombardé au napalm en 1972. Un cliché mondialement connu et qui symbolise dans l’inconscient collectif l’image même de l’innocence brisée par les horreurs de la guerre (remerciements à Rafik Djoumi, qui m’a signalé le parallèle visuel à l’issue de la projection). Et une image qui vient évidemment titiller le spectateur du film, renforçant ainsi le sentiment qu’éprouve un être humain normalement constitué lorsqu’il est confronté à la peur et à la souffrance d’un enfant. La petite Mako se réfugie dans une rue perpendiculaire et se cache derrière une benne à ordures. Mais le Léviathan l’a vue et tente de pénétrer dans la petite artère, détruisant les immeubles qui la délimitent. Pleurant d’effroi, la gamine se recroqueville sur elle-même. On pense alors immanquablement à Ofélia, la petite héroïne du LABYRINTHE DE PAN : non seulement à cause de la tenue de Mako, qui évoque celle que porte Ofélia au moment où elle pénètre pour la première fois dans le fameux labyrinthe, mais aussi à cause de la scène entière, qui est une relecture démesurée de la séquence du Pale Man dans le film espagnol de Del Toro, tant d’un point de vue émotionnel que d’un point de vue symbolique. Le calvaire de la petite japonaise prend fin au moment où Raleigh, en tenue de pilote de Jaeger, rentre dans le champ pour rassurer l’enfant et tenter du même coup d’extraire sa coéquipière de ce souvenir effroyable qui les met en danger. Retour au présent, dans le cockpit de Gipsy Danger, où Raleigh hurle à Mako de revenir à la réalité. La jeune fille, toujours plongée dans son souvenir traumatique, manœuvre les commandes du Jaeger à l’aveuglette, comme si elle cherchait à se défendre contre le monstre qui hante son esprit. Elle finit par armer le canon à plasma logé dans la paume de Gipsy Danger, déclenchant l’évacuation en catastrophe du Shatterdome. Gros plan sur la turbine du canon, qui tourne à plein régime et qui expulse une lumière de plus en plus intense. Cut. Nous n’en saurons pas davantage.

Si la séquence à laquelle on vient d’assister constitue le pique émotionnel des extraits dévoilés, la suivante, elle, en est l’équivalent en termes de spectacle. Il s’agit d’un passage d’environ 4 ou 5 minutes de ce que Del Toro appelle « la Bataille de Hong Kong » dans la petite vidéo de présentation qui ouvrait le roadshow. Un morceau de bravoure de 20 à 25 minutes, opposant plusieurs Jaegers à plusieurs kaijus, et qui commence dans la baie du port chinois avant de se poursuivre dans la ville puis de se conclure dans l’espace. L’extrait en question met en scène le combat dantesque entre Gipsy Danger et Leatherback, une montagne de force et de rage dont la silhouette est calquée sur celle d’un gorille. Les deux géants s’affrontent donc sans aucune pitié, s’envoyant des torgnoles démentielles, empoignant des rangées entières de containers de transport pour frapper leur adversaire et volant dans les quatre coins du décor. Sans verser dans la surenchère, cet extrait, proposant à peu près 24 images iconiques par secondes, est l’une des scènes d’action les plus spectaculaires et les plus jouissives que l’on ait pu voir sur un écran ces dernières années. Les lumières artificielles de Gipsy Danger et de la ville, ainsi que les lumières naturelles qui émanent du corps de Leatherback (parcouru de dessins fluorescents et surmonté d’une crête luminescente), contrastent merveilleusement avec les ténèbres du décor nocturne, faisant ainsi de la séquence un festin visuel d’une rare splendeur. Au passage, Del Toro en profite pour enfoncer la virtuosité filmique des scènes de baston de son mythique BLADE II, certains plans fonctionnant d’ailleurs comme des transpositions à une échelle gargantuesque des plans les plus mémorables du film susnommé. Après avoir vu ça, on peut légitimement se demander si la Bataille de Hong Kong, de par sa longueur, son ampleur et l’intensité formelle qu’elle semble déployer, ne risque pas de rejoindre LE RETOUR DU ROI et AVATAR dans le club très fermé des plus grandes scènes de batailles jamais filmées. Au vu de ses 15 minutes enthousiasmantes, on peut également espérer que PACIFIC RIM, si jamais il obtient l’énorme succès auquel il semble destiné, arrive à redéfinir les contours du blockbuster estival, genre considérablement corrompu par les bataillons de produits de studio indigents et dégénérés qui ont déboulé sur nos écrans ces dernières années. Et l’on se prend à rêver de pouvoir à nouveau se goinfrer de pelloches aussi spectaculaires qu’intelligemment conçues, aussi inédites que remuantes. C’est là la promesse que nous a offert Guillermo Del Toro avec ces formidables 15 minutes. Rendez-vous le 17 juillet pour voir si la promesse a été tenue.

NB : les 15 minutes ont été projetées en 2D.

2 Commentaires

  1. J’ai aussi eu l’occasion d’assister à l’une des projections chez Warner, et ces extraits assez monumentaux n’ont fait qu’augmenter mon impatience envers ce film qui s’annonce comme l’un des meilleurs de cette année. Del Toro n’est pas n’importe qui, et il compte bien nous le prouver une nouvelle fois.

  2. C’est dans ces moments privilégiés que je me dit qu’être critique de cinéma, c’est classe (même si c’est loin d’être toujours rose, quand je lis des critiques sans points de vue dans d’autres médias, de cohabiter avec des usurpateurs pareils).

    Le film que j’attend le plus cette année, avec Gravity évidemment.

    Simple question : qui s’occupera de la critique du film ? Vous devez vous bataillez autant que les Kaijus/mechas du film pour savoir qui écrira le billet ?!

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