LE CHARME DISCRET DU PROLÉTARIAT

Toujours en marge des principaux studios de développement, Double Fine et son instigateur principal Tim Schafer n’ont pas fini de nous surprendre. Après le sympathique COSTUME QUEST, c’est avec STACKING que les créateurs de PSYCHONAUTS remontent la pente après l’échec de BRUTAL LEGEND. Petit « Puzzle Game » à l’humour dévastateur, le jeu ne réinvente peut-être pas la roue, mais c’est à travers son ambiance rétro, son hommage aux films muets d’après-guerre et sa thématique sur l’oppression du patronariat qu’il fait montre d’une grande force et d’une originalité qui emportent totalement l’adhésion.

A l’instar de COSTUME QUEST, STACKING a été conceptualisé en deux petites semaines, lors d’un break salvateur qui aura permis à l’équipe de Double Fine de souffler un peu durant le développement harassant de BRUTAL LEGEND. Avec la pression d’avoir à livrer un autre jeu triple A après le bide injuste de PSYCHONAUTS et les problèmes liés aux galères d’éditeurs pas très constants (pour rappel, Activision a récupéré le projet lors de la fusion avec le catalogue vidéoludique de Vivendi, avant de décider de le lâcher par manque de confiance dans son potentiel commercial), on peut comprendre que Tim Schafer et sa clique se soient mis à rêver à des jeux aux gabarits plus modestes. Simple et très abordable dans son gameplay (il suffit d’empiler des poupées russes aux spécificités uniques pour trouver celle qui permet de résoudre les diverses énigmes proposées), STACKING mise surtout sur son humour particulièrement déconnant et son ton résolument original pour faire parler de lui. La modestie n’empêche effectivement pas l’ambition, et même si on se doute que l’équipe de Double Fine a gentiment été sommée de ne pas concevoir un jeu en noir et blanc (et c’est bien dommage), l’hommage au cinéma muet, d’avant et d’après-guerre reste totalement évident, puisque les cartons de dialogues, les bruits de projections et la toile de fond de la grande dépression servent agréablement la narration du jeu. Le jeu ne s’enfonce pas dans la révérence pour autant, surtout quand il accepte volontiers de se vautrer, pour notre plus grand plaisir, dans l’humour douteux (certaines poupées n’ont aucune autre fonction que de péter ou rôter, des possibilités qui servent cependant à la résolution des énigmes) et c’est probablement cette approche décomplexée qui fait tout son charme et son immédiate accessibilité.

Ceci étant dit, l’ambiance et la simplicité ne font pas tout, et la grande force de STACKING réside dans le fait que son propos doucement politisé ne manque pas d’ironie quand il est mis en parallèle avec le développement du jeu. Double Fine nous propose ainsi d’endosser le rôle de Charlie Blackmore, la plus petite poupée d’une famille de prolos dont tous les enfants sont réduits au travail forcé pour payer les dettes du patriarche, qui a bien du mal à joindre les deux bouts en cette période de dépression économique, malgré le fait qu’il arbore une bien belle moustache à la Jean-Pierre Marielle. Et c’est en retrouvant ses frères et soeurs, qui sont éparpillés dans les cuisines d’un paquebot de luxes ou forcés au service dans un gigantesque train à vapeur, que le jeune Charlie va mener son combat contre le Goliath capitaliste représenté ici par le personnage du « Baron ». Difficile effectivement de ne pas voir STACKING comme un exutoire pour l’équipe de développeurs, qui en a imaginé les prémices durant la période où le sort de BRUTAL LEGEND n’était pas encore certain, du fait de la défection d’Activision, un éditeur connu pour son manque d’empathie vis à vis des licences qui ne comportent pas un potentiel commercial certain et capable d’être décliné en épisodes annuels (à la CALL OF DUTY ou GUITAR HERO). En poussant d’ailleurs le parallèle un peu plus loin, le rapport entre Charlie et Schafer devient évident de par leur cause commune, et prend d’ailleurs toute sa saveur quand on sait que le créateur de DAY OF THE TENTACLE et GRIM FANDANGO ne s’est pas privé pour traiter Bobby Kotick (le nabab d’Activision justement) de « vendeur de savon » à multiples reprises et en public. Certes, cette thématique ne prend pas le pas sur le plaisir de jeu évident proposé par STACKING, mais c’est certainement ce joli pied de nez envers ceux qui pervertissent l’aspect artistique du milieu qui lui confère ce supplément d’âme que peu de jeux parviennent vraiment à trouver. Pas loin d’être génial, le dernier bébé de Double Fine s’impose donc comme la découverte de ce début d’année. Choisis ton camp camarade !

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