JUSTICE POUR RICHARD WILLIAMS !

À plus de 80 ans, l’inestimable réalisateur d’animation Richard Williams (QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT ?, THE THIEF AND THE COBBLER) revient sur la scène publique pour extirper de ses archives des trésors que l’on pensait perdus à jamais.

L’histoire de Richard Williams est une tragédie, de celles qui révèlent toute la brutalité du cinéma, cet art sans cesse tiraillé entre les obsessions des artistes et de triviaux impératifs économiques et industriels. Richard Willams, lui, a perdu ce combat : considéré comme le plus grand animateur ayant jamais existé, ce Canadien d’origine s’était replié dans un mutisme qu’on imagine douloureux suite à l’annulation puis au massacre de l’opus magnum qui a à la fois guidé et parasité sa carrière : THE THIEF AND THE COBBLER. Un formidable documentaire réalisé par Kevin Shreck, PERSISTENCE OF VISION, a d’ailleurs été consacré à ce projet maudit, que Williams s’est échiné à mener à terme pendant plusieurs décennies et qui promettait d’être le plus grand dessin animé jamais réalisé. Une véritable extravagance, compilant tout ce que cette forme d’expression artistique peut avoir de plus complexe et d’ambitieux. Avoué vaincu après que les Weinstein aient récupéré les séquences terminées pour concevoir un film informe, plombé par des séquences bâclées indignes du bijou ciselé par la crème des animateurs, Williams avait expressément rejeté toutes les demandes d’entretien de Shreck, comme il avait également refusé de venir au dernier festival du film d’animation d’Annecy, alors que le nouveau directeur de l’évènement, Marcel Jean, espérait lui rendre un hommage bien mérité.

On désespérait donc de voir Richard Williams sortir de sa retraite où il concevait seul, ou presque, de mystérieuses nouvelles œuvres, jusqu’à ce qu’une concordance d’évènements ne le fasse sortir de son silence. Il y a tout d’abord l’adaptation sur tablette de son mythique THE ANIMATOR’S SURVIVAL KIT, un manuel pour animateurs qui coûtait auparavant un millier d’euros. L’application, elle, ne vous coûtera plus que quelques dizaines d’euros. Même si elle ne reprend pas tout le contenu du livre et des 16 DVD qui sont venus l’étoffer ensuite, ce portage semble être un achat impératif pour tous les aspirants animateurs.

Mais surtout, grâce à la pugnacité de Randy Habercamp de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, Richard Williams a accepté de participer à une exposition et à une conférence à la gloire de sa carrière, organisée dans le cadre de la série d’évènements Marc Davis Celebration of Animation à Los Angeles. Si l’on ne peut qu’espérer que l’exposition articulée autour de THE ANIMATOR’S SURVIVAL KIT traverse l’Atlantique (pourquoi pas à la galerie Artludik de Paris ?), en revanche quelques extraits mis en ligne par l’Académie nous permettent de profiter d’une partie des deux heures de conférence qui semblaient à la fois informatives et émouvantes.

Accordée devant une salle comble, où s’était logiquement réuni le gratin de l’animation américaine, la conférence était scindée en deux parties. Le premier extrait est tiré de la première section de la conférence, dans laquelle Williams revient sur ses nombreuses influences. On y trouve évidemment Walt Disney et BLANCHE NEIGE ET LES SEPT NAINS, mais aussi cet impénitent dragueur de Chuck Jones (qui dessinait les stars de ses cartoons pour emballer !), ce grand malade mental de Tex Avery et les travaux très graphiques d’UPA. Dans cet extrait, on apprend notamment que Williams partageait sa fascination pour DUMBO avec Sidney Lumet avec qui l’animateur a donc collaboré (une découverte en ce qui me concerne).

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Le plus long extrait de cette conférence est une ode à Milt Kahl, l’un des plus grands animateurs de Disney, dont le travail sur LE LIVRE DE LA JUNGLE a particulièrement impressionné le jeune Richard Williams. Cet extrait n’est pas seulement touchant et édifiant sur la vision qu’a Williams de son art, il est aussi très drôle. Il est à noter que Williams, loin de se draper dans un comportement réactionnaire de mauvais aloi, a chanté les louanges de l’animation numérique, et en particulier de Buzz dans le premier TOY STORY, un personnage qui l’a apparemment bouleversé.

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Sur l’extrait suivant, Richard Williams évoque ses rapports avec Chuck Jones à travers la conception extrêmement ardue de sa fabuleuse adaptation d’UN CONTE DE NOËL de Dickens qui lui vaudra l’un des Oscars de sa carrière (les autres récompensant son travail sur QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT ?). Chuck Jones était en effet producteur exécutif sur ce moyen-métrage dont la direction artistique évoque les gravures qui illustrent les premières éditions du conte de Dickens. Signalons au passage qu’UN CONTE DE NOËL n’a pour l’instant jamais été publié en DVD, mais que l’on peut en trouver une copie plutôt correcte en ligne.

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Forcément, Richard Williams se devait de parler de son travail sur QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT ?, très certainement son œuvre la plus connue. Dans cet extrait, il ne cache pas qu’il n’a accepté cette commande que pour renflouer son studio londonien rendu exsangue par THE THIEF AND THE COBBLER mais aussi, il faut bien l’avouer, par une gestion hasardeuse. Si l’on peut sentir une pointe de mépris pour ce film, Williams ne peut s’empêcher de congratuler le projet de mise en scène de Zemeckis mais aussi le travail de l’équipe d’ILM, guidée par Ken Ralston.

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Évidemment, nous vous avons gardé le meilleur pour la fin. Car la vraie bonne nouvelle de cet événement est la diffusion d’une copie de travail appartenant à Williams de THE THIEF AND THE COBBLER. Le réalisateur présentera lui-même le film, ainsi que UN CONTE DE NOËL, le 10 décembre prochain à Los Angeles. C’est, à notre connaissance, la première fois que Williams accepte que son film soit diffusé en salle – film qui ne bénéficiait jusqu’à présent que de reconstitutions minutieuses mais de qualité médiocre, assurées par des fans. Là encore, on espère de tout cœur qu’un programmateur de festival parvienne à organiser une telle projection sur le vieux continent.

2En attendant, Richard Williams continue, seul ou presque, de travailler à l’animation de ses nouveaux courts-métrages. Il y a quelques années, son CIRCUS DRAWINGS a été projeté dans quelques festivals. Et actuellement, le cinéaste réalise une nouvelle œuvre intitulée PROLOGUE, même si Williams, connu pour son humour pince-sans-rire et assez cruel, l’affuble parfois du titre WILL I LIVE TO FINISH THIS? (« Vais-je terminer cette œuvre de mon vivant ? »). Un projet aussi mystérieux qu’alléchant puisque Williams, dans un entretien accordé au site Animation World, a déclaré : « Je conçois actuellement mon chef-d’œuvre. Et tous ces enculés ne pourront plus m’arrêter ! Seule mère nature pourra me stopper. » Longue vie à Richard Williams donc !

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