GROOVY !

Hasard des calendriers de sorties ou tentative marketing non assumée, EVIL DEAD 3 : L’ARMÉE DES TÉNÈBRES sort chez nous en DVD et Blu-ray, au moment même où Sam Raimi triomphe au cinéma avec LE MONDE FANTASTIQUE D’OZ, une œuvre par ailleurs jumelle à bien des égards. Une bonne occasion pour se repencher sur l’étrange cas de ce film un peu difforme, qui a pourtant fini par devenir l’une des œuvres les plus populaires de Sam Raimi. Reste à savoir dans quelle version !

S’il fallait une preuve qu’un film n’appartient plus à son auteur une fois qu’il a été lâché sur la place publique, alors EVIL DEAD 3 : L’ARMÉE DES TÉNÈBRES se pose un peu là. Pour ceux qui ne le savent pas ou qui n’en ont pas forcément conscience, il faut déjà préciser que le film a échappé des mains de Sam Raimi, au moment de la production, ce qui explique pourquoi il existe au moins trois montages différents (avec parfois 15 minutes d’écart entre certaines d’entre elles) du même film. Tout avait pourtant bien commencé : nous sommes en 1991, et le réalisateur vient tout juste de connaître le succès avec DARKMAN. Le film remporte trois fois sa mise rien qu’au box-office américain, et il se trouve qu’il fait également un véritable carton en vidéo. Le studio Universal est donc satisfait par sa collaboration avec Sam Raimi, signe un contrat avec sa boite Renaissance Pictures (Raimi produira ainsi CHASSE À L’HOMME et TIMECOP pour le studio) et met une option pour distribuer un éventuel EVIL DEAD 3, qui se fera avec au moins vingt fois plus de moyens que le premier film en son temps.

Avec ce projet, Sam Raimi peut réaliser un rêve de gosse : mettre un pied dans la fantasy, un genre dont il est particulièrement friand, en prenant directement la suite d’EVIL DEAD 2, qui se terminait par une étonnante et hilarante pirouette spatio-temporelle, qui voit le personnage de Ash (Bruce Campbell) propulsé à l’époque médiévale. Une idée par ailleurs inspirée par une aventure d’Iron Man (l’arc Doomquest), dans laquelle le personnage de la Marvel atterrit à la cour du roi Arthur, et rejoint le monarque pour combattre le docteur Fatalis, lui aussi fraîchement débarqué à l’ère de Camelot. Pour ceux qui n’avaient pas encore fait la filiation entre les comics et le cinéma de Sam Raimi avec DARKMAN, le réalisateur réitère ici son amour pour les comics Marvel (un amour qui lui a été transmis par son grand frère Ivan, et qui leur a permis de communiquer au travers de rapports autrement très conflictuels durant leur enfance), en reprenant quelques autres éléments de Doomquest à son compte, afin de mettre en place l’intrigue de cet EVIL DEAD 3, et notamment une armée de morts soulevés de leurs tombes.

Mais la Marvel n’est évidemment pas la seule source d’inspiration de Sam Raimi, qui souhaite également rendre un vibrant hommage à l’œuvre de Ray Harryhausen, et notamment aux films comme LE 7ème VOYAGE DE SINBAD ou encore JASON ET LES ARGONAUTES. C’est pourquoi EVIL DEAD 3 devient naturellement L’ARMÉE DES TÉNÈBRES au fur et à mesure que le projet s’éloigne de ses racines gores. Toujours produit par ce filou de Dino De Laurentiis, le film est largement plus ambitieux que les deux précédents EVIL DEAD, du moins sur le papier. Et il faudra plus d’une centaine de jours à Sam Raimi pour venir à bout des prises de vues. Le tournage est harassant c’est vrai, mais le réalisateur a les coudées franches puisqu’il obtient un budget de 12 millions de dollars, financé en partie par Universal, et le soutien du producteur qui lui permet de s’exprimer en toute liberté.

Au stade de la post-production, Sam Raimi connaît cependant quelques accrochages d’envergure avec le studio, des accrochages qui vont changer la face de L’ARMÉE DES TÉNÈBRES. Premier problème, et il est de taille : la fin originale. En réutilisant le même procédé que celui employé pour clore EVIL DEAD 2, Sam Raimi décide cette fois d’envoyer Ash croupir dans un futur post-apocalyptique bien identifié, quelque part entre LA PLANÈTE DES SINGES (mais avec le Big Ben décrépi en toile de fond) et le roman Je suis une légende. Une ultime sale blague, pour un personnage arrogant qui en a pris plein la tronche tout au long du film, et ce pour le plus grand plaisir des spectateurs. Le sarcasme de cet excellent final – qui promet en outre un EVIL DEAD 4 totalement différent – passe au dessus de la tête des exécutifs du studio, qui exigent le tournage d’une nouvelle conclusion. Sam Raimi s’exécute car, comme il le souligne à l’époque, mieux vaut que ce soit lui qui tourne cette nouvelle fin, plutôt qu’un autre réalisateur au service du studio. Cette fin, tout le monde la connaît : c’est celle où Ash parvient à revenir à son époque et – fort de son expérience – devient un employé « modèle » dans son supermarché, notamment lorsqu’il s’agit de se débarrasser de la clientèle démoniaque à coups de shotgun dans le buffet et en triple salto avant, s’il vous plaît ! Et d’une certaine manière, le réalisateur se déclare satisfait de cette double fin : « C’est un peu comme s’il y avait deux univers parallèles. Dans l’un, Bruce est foutu, il est le dernier homme sur terre. Et dans l’autre, c’est un héros à la noix ». Mais même avec ce changement majeur, dont le tournage a eu lieu à la fin de l’année 1991, le projet n’est pas encore sorti de l’auberge.

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Prévu pour une sortie à la fin de l’été 1992, L’ARMÉE DES TÉNÈBRES disparaît rapidement des plannings de sortie du studio Universal. Aucune raison officielle n’est invoquée, mais en interne, il se trouve que le film sert en fait de monnaie d’échange – pour ne pas dire d’otage – au studio. En effet, Sam Raimi a besoin de trois millions de dollars pour terminer les effets spéciaux de son film. Mais Universal aimerait bien récupérer les droits de certains romans de Thomas Harris, afin de pouvoir contrôler l’avenir de la franchise liée au personnage d’Hannibal Lecter. Dino De Laurentiis avait notamment produit LE SIXIÈME SENS – MANHUNTER de Michael Mann, avant que LE SILENCE DES AGNEAUX ne devienne un véritable phénomène, et il est donc bien placé pour pouvoir satisfaire le studio. Problème, le producteur ne veut pas vendre ses parts et accepte volontiers le bras de fer avec Universal. L’ARMÉE DES TÉNÈBRES est donc mis en stand-by, le temps d’âpres négociations. Une fois la problématique réglée, la sortie du film est calée pour le mois de février 1993. Mais là encore, le studio ne ménage pas sa peine, et exige des coupes sèches dans le montage, car le film obtient une classification « NC-17 » à cause d’une petite décapitation de rien du tout, située en début de film. Le but est d’adoucir le film, afin d’obtenir un classement « PG-13 » de la part de la MPAA, ce qui n’arrivera jamais, y compris quand le studio commande un nouveau montage à un monteur servile et de confiance. Mais le mal est fait, et L’ARMÉE DES TÉNÈBRES sort dans les salles américaines dans sa version expurgée, avec un montage réduit à 81 minutes. De plus, le film ne fait pas vraiment l’unanimité auprès des fans de Sam Raimi et des premiers EVIL DEAD, notamment à cause de l’absence de gore. En Europe, c’est un montage un peu plus long qui atterrit dans les salles obscures, avec quelques passages un peu plus développés, des punchlines alternatives (le « Good ? Bad ? I’m the guy with the gun ! » a sauté chez nous), une couleur rouge différente lors de la séquence du geyser de sang en début de film et autres détails qui rendent le film un peu plus vivant et consistant.

Malgré les remontages, malgré la déception des fans, malgré la carrière de Sam Raimi qui prend une tournure aussi réjouissante qu’inattendue avec MORT OU VIF et UN PLAN SIMPLE, L’ARMÉE DES TÉNÈBRES devient, au fil des années, une véritable œuvre culte. Le terme est galvaudé, mais c’est pourtant vrai, d’autant qu’il s’agit probablement aujourd’hui de l’opus le plus populaire de la franchise EVIL DEAD, ce qui n’est pas peu dire. C’est ainsi que le film a connu de multiples éditions vidéos au fil du temps : vers 1994/1995, une édition anglaise en K7 vidéo propose ainsi un montage bâtard, qui se rapproche de celui qui a été distribué en Europe, à la différence près qu’il bénéficie de la fin post-apocalyptique en lieu et place de celle exigée par le studio. Les fans peuvent enfin voir à quoi ressemble ce climax caustique. Quelques années plus tard, à la fin de l’année 1999, l’éditeur Anchor Bay propose une édition DVD double disque avec un montage de 96 minutes, vendu sous l’appellation Director’s cut. Il s’agit effectivement du montage de Sam Raimi, proposé dans une copie à la qualité plus que douteuse et souvent proche du work-in-progress, l’excuse de l’éditeur étant que certaines parties du film ont été très difficiles à retrouver, et qu’il aurait été quasiment impossible de les traiter pour obtenir une qualité d’image convenable. Évidemment, difficile de gober l’argument, étant donné que certains passages communs aux trois montages sont proposés ici dans une qualité digne d’une copie de huitième génération. Aujourd’hui, le master proposé (et non exempt de défauts) par l’édition française qui nous intéresse ici tiendrait presque du miracle, surtout pour ceux qui possèdent l’édition DVD de chez Anchor Bay. Il s’agit évidemment de l’atout majeur de ce Blu-ray, de sa raison d’achat même, puisqu’il faut bien reconnaître que le reste du contenu éditorial tient vraiment de l’anecdotique (des bouts d’EPK et un petit making-of tellement court qu’il ne gratte même pas la surface des problèmes survenus sur le projet). De plus, la navigation concernant les suppléments est quelque peu chaotique : en effet, les onglets renvoyant aux divers bonus sont éparpillés arbitrairement entre chaque menu dédié aux différentes versions du film. Il aurait été nettement préférable de tout centraliser dans le menu d’accueil. Très étrange.

Une chose est certaine : la disponibilité de ce montage définitif, dans une qualité cette fois appréciable, permet enfin de juger le travail de Sam Raimi à l’aune de ce qu’il a toujours voulu accomplir avec ce troisième opus. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’humour dévastateur et potache du film est enfin agrémenté par l’habituelle propension du réalisateur à ancrer ses personnages dans une logique psychologique bien définie et perceptible, même quand elle n’est pas forcément mise en avant d’un pur point de vue thématique. Le cas de Ash est particulier, puisqu’il s’agit clairement d’un imbécile prétentieux et arrogant, dont les valeurs rédemptrices importent finalement moins que le prochain coup de pelle qu’il va se manger dans la tronche. Mais s’il est évident que Sam Raimi s’inspire volontiers des films de baffe des 3 Stooges et du slapstick cartoonesque à la Chuck Jones (mention spéciale aux squelettes de l’armée des ténèbres), il faut cependant reconnaître que les habituelles obsessions du cinéaste (le double maléfique, la torture physique et psychologique auto-infligée, etc.), même teintées d’un humour tarte à la crème, prennent cette fois une résonance plus évidente pour exprimer à quel point Ash est la première victime de sa propre problématique et de son arrogance. En soi, ce montage définitif n’apporte pas vraiment de surprise majeure à ceux qui ont déjà fait l’expérience des autres montages pour retrouver les moindres parcelles de scènes coupées ou alternatives. Et d’une certaine manière, L’ARMÉE DES TÉNÈBRES reste définitivement ce grand huit ultra-divertissant, porté par le cabotinage outrancier de Bruce Campbell et l’irrésistible gaucherie de l’armée des ténèbres. Mais cette fois, en raison d’un montage plus cohérent et des petits ajouts qui font toute la différence (un équilibre plus prononcé dans l’amour courtois, des échanges plus longs entre Ash et Evil Ash), le petit surplus d’empathie, qui manquait cruellement dans les autres versions, permet au spectateur de comprendre ce que Sam Raimi a tenté d’exprimer depuis toutes ces années. En fait, on a tous un peu de Ash en nous, non ?

TITRE ORIGINAL Evil Dead 3: Army of Darkness
RÉALISATION Sam Raimi
SCÉNARIO Sam Raimi & Ivan Raimi
PRODUCTION Robert G. Tapert & Dino De Laurentiis
CHEF OPÉRATEUR Bill Pope
MUSIQUE Joseph LoDuca & Danny Elfman
AVEC Bruce Campbell, Embeth Davidtz, Marcus Gilbert, Ian Abercrombie…
DURÉE 81 mn / 88 mn / 96 mn
ÉDITEUR Filmédia
DATE DE SORTIE En salles : 05 janvier 1994. En Blu-ray : le 06 mars 2013
BONUS
Trois versions du film en HD : version américaine, version internationale et version Director’s cut.
Scènes coupées
Making of
Interviews
Images du tournage
Bandes-annonces et spots TV

2 Commentaires

  1. Petite précision. L’arc contenant les épisodes 149 et 150 d’Iron Man s’appelle Doomquest et non Doomday. Ces épisodes ressortent ce mois-ci dans la revue Marvel Classic d’ailleurs avec les épisodes 249 et 250 qui en sont la suite, toujours par Michelinie, Romita Jr et Layon

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Merci Lord. Mon esprit pensait à « Doomquest » et mes doigts ont écrit « Doomsday ». C’est corrigé.

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