VERTS DE RAGE

Dans l’excellent documentaire LIFE AFTER PI, visible gratuitement en ligne, les petites mains du grand écran s’interrogent sur l’avenir de leur métier, à travers la crise inquiétante que traverse l’industrie des effets spéciaux.

Capture Mag s’était déjà fait largement l’écho de la crise qui ébranle les effets spéciaux, presque cinq mois avant que les médias plus généralistes ne se penchent sur ce sujet suite à l’accueil hollywoodien schizophrénique de L’ODYSSÉE DE PI. Rappelons en effet que, tandis que l’équipe de Rythm & Hues remportait l’Oscar des meilleurs effets spéciaux visuels sous les hourras du gotha du grand écran, à l’extérieur de la prestigieuse salle des centaines d’artistes de la société en faillite protestaient pour attirer l’attention de l’industrie sur l’état alarmant de leur corps de métier.

1Depuis ce sinistre épisode, les artisans des effets spéciaux ont continué à manifester leur colère, à faire des propositions, à se solidariser et sont même parvenus à attirer l’attention de Barack Obama qui s’est fendu d’une visite chez DreamWorks pour signaler son soutien au secteur. Las ! Dans la même période, la situation se délite inexorablement comme vient le rappeler aujourd’hui le documentaire LIFE AFTER PI. Les sociétés ferment ou délocalisent, à l’image de Sony Pictures Imageworks qui risque de licencier une partie de son équipe californienne au profit de leur branche canadienne, ou de Digital Domain qui a de nouveau changé de propriétaire en juillet dernier. Autre exemple récent : Industrial Light & Magic, qui tentait pourtant de rester au maximum en Californie malgré quelques branches ouvertes en Chine et au Canada, a fini par céder pour de bon aux sirènes des subventions étatiques en ouvrant une très importante succursale à Londres, le Royaume-Uni appliquant une politique de crédit d’impôt très agressive. Un sacrifice économique d’autant plus étonnant, que la firme vient de signer pour travailler sur plusieurs superproductions, comme les prochains STAR WARS et la suite d’AVENGERS. Pourtant, les dirigeants d’ILM ne sont que les victimes de cette situation qui ne profite en rien aux sociétés d’effets visuels. Ainsi, à titre d’exemple, on a appris dernièrement que Digital Domain avait perdu de l’argent en travaillant sur les effets spéciaux d’IRON MAN 3, qui a pourtant rapporté des millions de dollars à Disney et Marvel. Quoiqu’il en soit, tandis que la Californie perd du terrain, Londres s’impose avec l’arrivée d’ILM comme LA nouvelle place forte des effets spéciaux dans le monde, moins grâce au talent (indéniable) de ses équipes, que grâce à l’argent des contribuables qui financent, malgré eux, les blockbusters américains grâce à ce système pervers de subventions.

2Une dérive dont les producteurs et cinéastes sont également en grande partie responsables, comme le souligne le documentaire en pointant du doigt l’attitude proprement dégueulasse d’Ang Lee lors de la cérémonie des Oscars pour L’ODYSSÉE DE PI. On se souvient également qu’avant de lancer la production du HOBBIT, Peter Jackson s’était livré à un bras de fer contre le gouvernement de son pays natal pour obtenir davantage d’aides financières, faute de quoi il menaçait de partir au Canada. Évidemment, Sir Jackson avait obtenu gain de cause, ce qui n’empêche pas Warner d’essayer de renégocier à son profit le code du travail local pour la fin de la postproduction de la trilogie. Et Jon Landau a admis que, si Weta s’était chargée des effets visuels d’AVATAR, ce n’était pas tant pour le talent de l’équipe de la société, que pour les généreux rabattements fiscaux néo-zélandais que l’on estime à 45 millions de dollars. Une course en avant d’autant plus problématique, qu’un récent rapport estime qu’en projetant de verser 145 millions de dollars sur les 500 millions que vont coûter les suites d’AVATAR, le gouvernement néo-zélandais n’aura aucun moyen de récupérer son investissement.

Le documentaire LIFE AFTER PI, mis gratuitement en ligne depuis la fin février, dresse donc le bilan de la situation, presqu’un an jour pour jour après la fermeture de Rythm & Hues. Très didactique, au risque parfois d’être balourd, le documentaire a l’immense mérite de recentrer le débat : car plus encore que le nouvel équilibre économique mondial, c’est surtout la mutation du médium cinéma qui est mis en cause ici. Les créations numériques sont désormais une part centrale et primordiale dans la conception d’un film, et ne peuvent plus être considérées comme de simples effets spéciaux, comme ce fut le cas dans le passé. D’ailleurs, parmi les propositions effectuées par ces laissés-pour-compte du grand écran, il y a celle de rebaptiser le département « Special Visual Effects » par « Digital Production ». Une action qui serait, pour le coup, purement symbolique, mais qui reste lourde de sens. C’est dire si ce documentaire ne s’adresse pas exclusivement aux amateurs de trucage, mais bien à tous les cinéphiles qui vivent leur passion du septième art avec leur temps.

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Si vous voulez en savoir plus, nous vous conseillons de suivre l’excellent site du très actif VFX Soldier, alias Daniel Lay.

4 Commentaires

  1. runningman

    C’est dégueullasse comme principes, et par ailleurs, l’industrie du cinéma a les mêmes problèmes que toutes les autres industries en général qui ont du mal à résister aux délocalisations pour des raisons purement finançières.

  2. LordGalean

    « l’attitude proprement dégueulasse d’Ang Lee lors de la cérémonie des Oscars pour L’ODYSSÉE DE PI »

    c’était quoi son attitude ?

    et est-ce qu’il existe une version VOSTFR du documentaire svp ?

    • John Shaft

      Il remercie tout le monde… sauf les types de Rythm & Hues

  3. shai-ullud

    Complètement incompréhensible pour un cinéphile lambda comme moi qui voit le budget de production des films exploser et le prix des places monter régulièrement. Pourrait-on m’expliquer pourquoi on arrive à produire une trilogie de plus de 9h de film comme le seigneur des anneaux pour environ 200 millions de dollars, même montant qu’une merde d’un peu plus de 2h sans star mais aussi sans idée originale comme « The Amazing Spiderman ». Même avec 10 ans d’écarts ça n’a pas de sens. Si en plus on ne paye pas les SFX, alors où va tout ce fric ? … malheureusement, j’ai peur de connaître déjà la réponse.

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