VANIKORO : LE RÊVE DE XAVIER GENS

Nous avions récemment rencontré Xavier Gens à l’occasion de la sortie en vidéo de son dernier film, THE DIVIDE. Juste pour le plaisir, nous revenons, documents exclusifs à l’appui (cliquez dessus pour les agrandir), sur son VANIKORO, un projet hautement fantasmatique comme notre cinéma national en compte peu, et qui devrait bien finir par voir le jour.

Vanikoro, c’est le nom de l’une des Îles Santa Cruz, dans l’océan Pacifique. Ce petit coin de paradis fut le théâtre d’un drame historique en 1788. Alors que la Révolution grondait en France, le navigateur Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse – plus communément appelé Jean-François de La Pérouse – croisait dans les eaux périlleuses du sud-ouest du Pacifique à la tête de deux frégates affrétées par Louis XVI, La Boussole et L’Astrolabe. Navigateur hors pair qui avait roulé sa bosse sur tous les océans, brillant combattant qui avait connu certaines des plus grandes batailles navales de son époque, esprit moderne passionné par les sciences et commandant respecté de tous ses hommes d’équipage, La Pérouse était alors au sommet de sa carrière : on lui avait confié une grande expédition autour du monde dans le but de compléter les découvertes du navigateur anglais James Cook sur l’océan Pacifique. Hélas, en juin 1788, après trois ans de navigation, La Boussole et L’Astrolabe, pris en plein milieu d’une terrible tempête, vinrent se fracasser sur les récifs de Vanikoro. C’est du moins ce que découvrirent les différentes expéditions parties à leur recherche tout au long du XIXe et XXe siècles. D’après les témoignages recueillis vers 1832 à Vanikoro, les survivants de l’expédition auraient gagné l’île et s’y seraient installés. Au bout de quelques mois, une partie d’entre eux décida de reprendre la mer à bord d’un petit bateau fabriqué à partir des débris des frégates tandis que l’autre moitié, ayant pris part aux guerres indigènes qui secouaient l’île, resta à Vanikoro. Qu’ils soient restés sur l’île ou qu’ils soient repartis, aucun des survivants ne fut retrouvé vivant. Certaines rumeurs disent que les premiers ont fini dévorés par les anthropophages mélanésiens qui habitaient l’île tandis que les seconds ont disparu en haute mer.

C’est de là que part le projet de Xavier Gens. Au départ, lorsqu’il commença à le développer, en 2007, c’est Thomas Langmann qui devait le produire, via sa boîte La Petite Reine. Il s’agissait alors d’une co-production avec l’Australie, budgétée aux alentours de 25 à 30 millions d’euros et tournée en anglais. Pour le rôle de La Pérouse, la production était en contact avec Philip Seymour Hoffman, et pour les autres rôles principaux, Gens souhaitait pouvoir obtenir Viggo Mortensen, Robert Knepper et Vincent Cassel. Des repérages avaient été effectués en Nouvelle-Calédonie, à La Réunion et en Nouvelle-Zélande et le tournage avait des chances de débuter dans la deuxième partie de l’année 2008. Les scénaristes Alexandre Coquelle et Matthieu Le Naour (déjà auteurs des scripts de BLUEBERRY et LE BOULET sous le pseudonyme de Matt Alexander), après que Gens leur ait pitché l’histoire, avaient entamé la rédaction d’un traitement. Impliqués à 100 %, les deux compères acceptèrent même, dans un premier temps, de ne pas être payés et de se consacrer corps et âme à ce film qui les enthousiasmait au plus haut point.

Le projet, portant le titre VANIKORO, aussi mystérieux qu’évocateur, était alors voulu comme un film d’aventures très violent, à la symbolique mythologique très marquée. Les références avouées de Xavier Gens étaient MISSION de Roland Joffé et LE 13ème GUERRIER de John McTiernan. L’intrigue était vraiment centrée sur le naufrage, qui intervenait durant le début du film et la confrontation des survivants avec les anthropophages de Vanikoro, Gens souhaitant traiter ces derniers de la même manière que McTiernan avait procédé avec les terrifiants Wendols du 13ème GUERRIER. Les faits connus étaient dramatisés, de manière à pouvoir broder autour tout en respectant la vraisemblance historique. Par exemple, une scène était censée confronter La Pérouse et ses hommes à des milliers de guerriers anthropophages, un peu sur le modèle de la bataille finale de ZOULOU, alors que, dans la réalité, les assaillants mélanésiens devaient être à peine une centaine. Cette séquence de bataille devait d’ailleurs débuter de manière très forte, nous montrant Louis XVI montant à l’échafaud et demandant avant de s’allonger sous la guillotine si quelqu’un avait eu des nouvelles de La Pérouse (Le monarque a vraiment posé cette question dans la réalité, même si c’était en fait deux ou trois jours avant d’être exécuté). Le bourreau montrait ensuite la tête du roi au peuple. Cut. Les clameurs de ce dernier se mêlaient alors à celles des guerriers mélanésiens, qui escaladaient un promontoire au sommet duquel La Pérouse les attendait en sang et en haillons, sabre au clair. Inutile de préciser que, à l’époque, ce genre de scènes racontés par Gens a clairement échauffé l’imagination des fans de cinéma épique que nous sommes. Cet article vous propose un coup d’œil exclusif sur la note d’intention visuelle de ce projet fascinant à travers les magnifiques concept arts dessinés à l’époque par le  talentueux storyboarder Jonathan Delerue (pour ceux que ça intéresse, voici son site officiel). Comme vous pouvez le voir, ça s’annonçait sévèrement brutal !

Mais l’entreprise finit par avorter. Thomas Langmann, accaparé par les productions très lourdes de MESRINE, d’ASTÉRIX AUX JEUX OLYMPIQUES et du TARZAN de Christophe Gans (depuis ajourné), doit se retirer du projet. Du coup, le réalisateur récupère les droits de VANIKORO et, les années passant, continue de travailler dessus. Il en profite pour affiner ses recherches sur le personnage de La Pérouse et pour repenser le film, qui finit par évoluer. Tel qu’il est à l’heure actuelle, le projet se veut plus une fresque historique qu’un film d’aventures pour adultes. Gens conçoit désormais La Pérouse comme une sorte de William Wallace français, un meneur d’hommes charismatique en butte à l’aveuglement de ses supérieurs et des commanditaires de son expédition.

Le scénario, refondu et réécrit, commence dans la Baie d’Hudson en 1780, lorsque La Pérouse remporte une victoire décisive face aux Anglais. C’est cette bataille qui va pousser les Anglais et les Français à se rapprocher et à signer le Traité de Versailles de 1783. Pendant ce temps-là, James Cook traverse les océans afin de trouver de nouveaux territoires pour le compte du roi d’Angleterre. Les deux ennemis héréditaires ont cessé de se faire la guerre sur les océans mais ils vont désormais se livrer une concurrence acharnée pour la découverte de territoires neufs. Louis XVI, passionné de géographie, appelle de ses vœux un grand voyage d’exploration autour du monde qui concurrencerait tous les voyages de Cook réunis, le tout mené par le meilleur marin français : La Pérouse. L’état français, déjà en banqueroute à cette époque, débloque néanmoins un budget énorme pour cette folle entreprise. Le film se découperait en trois actes : 1/ les faits d’armes et le parcours de La Pérouse entre 1780 et 1785, 2/ L’expédition, 3/ Vanikoro. La confrontation avec les anthropophages de l’île occupera donc, on le voit, une portion plus congrue de l’intrigue, leur présence étant plus suggérée que dans l’histoire originale. Les concept arts de Jonathan Delerue qui accompagnent cet article sont donc toujours valides, mais il faut prendre en compte que l’univers pictural quasi-horrifique que représentent certains d’entre eux ne sera pas présent à l’écran.

Moins violent mais plus épique, le film se veut désormais au carrefour de MASTER AND COMMANDER et APOCALYPTO. Il se veut aussi une réflexion sur la France de cette époque, l’expansion colonialiste et le développement capitaliste de la société occidentale, qui était alors en plein essor et qui prétendait formater des civilisations du bout du monde sur son propre moule. Le fiasco de la mission d’exploration sera aussi mis en parallèle avec l’effondrement du régime qui l’a commanditée. On est donc en présence d’un projet ambitieux, qui risque peut-être de changer de titre, troquant le pourtant très beau VANIKORO contre un LA PÉROUSE plus classique. Produit par Ink Connection, la boîte que Gens a créé avec son ami Grégoire Gensollen, et le producteur australien Andrew Mason (DARK CITY, la trilogie MATRIX), le film coûterait entre 40 et 60 millions d’euros et devrait durer dans les 2h30-3h00. Mais pour l’heure, rien n’est encore fait. Malgré les expériences de HITMAN et THE DIVIDE, Xavier Gens avoue qu’il doit encore faire ses preuves (notamment d’un point de vue commercial) pour qu’on le laisse enfin réaliser le projet de ses rêves. En attendant, on va donc croiser bien fort les doigts pour pouvoir contempler un jour VANIKORO sur un grand écran, car, mille milliards de mille sabords, ce n’est pas tous les jours qu’un jeune cinéaste français affiche de telles ambitions !

(Remerciements à Xavier Gens, qui nous a tenus au courant de ce beau projet au fil des années et qui a accepté de nous ouvrir ses archives pour qu’on puisse illustrer notre article)

1 Commentaire

  1. Benj

    Merci Arnaud pour ces informations alléchantes. Je ne connaissais pas ce La Pérouse mais son histoire, associée aux très belles illustrations, laisse présager d’un grand film d’aventure !
    Croisons effectivement les doigts pour que ce projet se réalise un jour et qu’il soit à la hauteur des ambitions !

    Benj

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