UNE SAISON POUR LES GOUVERNER TOUS

Seconde partie de notre dossier sur la série COMMUNITY. Après tout ce qu’il faut savoir sur son créateur Dan Harmon, voici un aperçu de son travail scénaristique et des raisons qui ont peu à peu mené cette sitcom hors des frontières de la « normalité » attendue.

Le fait que COMMUNITY soit devenu aux yeux de beaucoup de spectateurs une série « à part », « en marge », « geek » a plus à voir avec la personnalité foutraque et incontrôlée de son showrunner qu’avec sa note d’intention initiale. Car s’il a manifestement été élevé au biberon d’une certaine culture pop décalée des années 80, Dan Harmon reste l’admirateur et l’émule d’une certaine normalité télévisuelle. Ses références scénaristiques les plus affirmées sont à chercher du côté de sitcoms tels que TAXI, CHEERS, SEINFELD, CLAIR DE LUNE ou ALL IN THE FAMILY, séries pour la plupart méconnues en France mais qui ont véritablement cimenté la culture télévisuelle américaine des années 70/80/90 (en cela, Harmon pourrait s’approcher de notre Alexandre Astier national, porté en triomphe par les rôlistes du Comic Con alors qu’il se revendique prioritairement de Louis De Funès). Avec COMMUNITY, Dan Harmon souhaitait donc principalement s’inscrire dans cette tradition populaire et grand public. Et c’est probablement à ce niveau qu’ont débuté ses malentendus avec la chaîne NBC lorsque, très vite, sa série a montré des signes manifestes de sous-culture et de contre-culture faisant craquer le vernis qu’il s’efforçait de polir.

« Mon idée est d’avoir moins d’idées car j’ai envie d’avoir du succès à la télévision. J’ai éteint 90% de mon cerveau sur la première saison et j’ai été en mesure de me déguiser en un gars qui voulait simplement faire un show télé. Mais petit à petit, ce costume s’est mis à gratter et lorsque j’ai compris qu’ils étaient sur le point de nous annuler, j’ai commencé à péter à droite à gauche, vers la fin de cette première saison ».

Durant ses années « d’errance » (voir première partie), Harmon avait pris l’habitude de nourrir son blog et ses sites de ses obsessions sur la structure du récit. Disciple déclaré du spécialiste en mythologie comparée Joseph Campbell, un nom particulièrement prisé des scénaristes (mais dont Harmon a suffisamment digéré la pensée pour comprendre la nécessité de s’en affranchir au moment de l’écriture) il avait offert à ses lecteurs du Channel 101 un véritable petit traité gratuit d’écriture scénaristique, pas forcément comparable aux séminaires tout à fait payants de théoriciens célèbres tels que McKee ou Chris Vogler, mais au moins dénué du ton professoral propre à ce genre d’exercice (et avec des chapitres intitulés « Truc super basique » ou « Théorie chiante », il est effectivement difficile d’être pédant).

S’ils s’inspirent de la structure cyclique du Monomythe de Joseph Campbell, les petits cours du Pr Harmon proposent surtout de revenir aux fondamentaux de la pensée et de l’action humaine, soulignant que ce qui fonctionne dans un récit, c’est le moment où le spectateur reconnaît chez le protagoniste ses propres mécanismes de pensée et d’action. Évoluant très clairement sur les territoires de la psychologie comportementale et de l’anthropologie, Harmon livrait à l’avance une des clés de lecture de COMMUNITY, à la fois évidente et peut-être trop souvent occultée, à savoir que sa douce comédie télévisée porterait  essentiellement sur la notion de communauté humaine, les interactions et les interdépendances qui se créent entre des individus qui n’ont aucune raison de se retrouver ensemble si ce n’est le fait qu’ils sont irrévocablement humains.

Super Basic Shit

Cependant, l’auteur a préféré débuter l’écriture de COMMUNITY comme s’il s’agissait d’un long métrage centré sur un seul personnage (celui auquel il s’identifiait le plus) à savoir Jeff Winger, interprété par Joel McHale. Avocat redoutable sur la pente ascendante, Winger est démasqué par ses adversaires lorsqu’il apparaît qu’il n’a jamais eu son diplôme. Convaincu qu’il pourra facilement décrocher cette licence dans une fac publique bas de gamme, Winger s’inscrit dans un « community college », un repère d’étudiants laissés pour compte et d’adultes qui tentent vainement de réinventer leur vie et leur carrière. Mais le dragueur impénitent flashe aussitôt sur une blonde, Britta, qui cherche à prendre des cours d’espagnol. Afin de l’attirer dans ses filets, Winger invente un cours de soutien en espagnol, parfaitement fictif. Problème : son annonce n’attire pas que la jeune Britta ; et Winger se retrouve vite à devoir accueillir une mère de famille récemment divorcée (Shirley), un ex-footballeur en quête de conversion (Troy), une fille de bonne famille virée de sa grande école pour toxicomanie (Annie), un retraité solitaire largué par son époque (Pierce) et un nerd polonais/palestinien fan de pop culture et atteint du syndrome d’Asperger (Abed).

Le pitch est simple, le conflit immédiatement localisé (un homme brillant, pressé et manipulateur se retrouve à devoir gérer un groupe de bras cassés), et il réunit au plus vite des protagonistes aisément identifiables qui n’ont pas grand chose de plus épais que ceux du sitcom CHEERS.

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Ainsi, la première saison de COMMUNITY peut-elle être résumée par le parcours de Jeff Winger, venu chercher quelque chose de précis en ce lieu (un diplôme en toc pour s’en sortir à bon compte par la tchatche, en clair un résumé de ce qu’il a fait toute sa vie) et qui va y découvrir quelque chose qui le change en tant que personne (un groupe d’humains aussi paumés que lui, en quête d’un truc qui donne du sens à leur agitation). Ce cycle est constitué des huit étapes que Dan Harmon, inspiré par le Monomythe de Joseph Campbell, avait simplifié et synthétisé dans ses cours de scénario, et qu’il résume par la formule préhistorique de « Toi – Besoin – Aller – Chercher – Trouver – Prendre – Revenir – Changer ». Ou pour dire les choses en termes plus campbelliens : Toi (un personnage vit dans un lieu confortable), Besoin (désire quelque chose), Aller (doit pénétrer dans un monde inconnu), Chercher (s’adapter à cette nouvelle condition), Trouver (trouver l’objet de sa quête), Prendre (en payer le prix nécessaire), Revenir (retourner au lieu où a débuté son aventure), Changer (transformé par ce qu’il a vécu et capable de transformer son monde).

Cependant, conscient des nécessités propres à la série télé, il est évident pour Harmon que ce cycle, cette boucle, ne doit en aucun cas être complétée car cela signifierait la fin d’un récit alors que la télévision appelle non pas à la satisfaction dans la finalité mais à l’étirement de l’instant (rappelez-vous que Bart Simpson a dix ans depuis un quart de siècle). Aussi ramène-t-il sa propre théorie à un cadre plus prosaïque dont les huit étapes deviennent : « Je – constate un petit problème – et prend une décision importante – qui modifie le cours des choses – de façon relativement satisfaisante – mais cela a des conséquences – qui doivent être corrigées – et j’admets donc la futilité du changement ».

« Le plaisir de la TV réside dans l’instant. La TV ne vend pas de révolution ; elle vend un substitut hygiénique et abordable à votre piètre et invendable humanité. Les histoires ne sont qu’une façon de tuer le temps tandis que les visages et les voix tracent un sillon dans votre cerveau, là où les publicitaires iront ensuite faire leur dur travail ».

Cette structure simple contribue à faire de la première saison de COMMUNITY celle que les fans considèreront plus tard comme la « saison normale », une saison certes rythmée, tout à fait sympathique, traversée de joyeuses fulgurances (surtout au niveau des échanges dialogués), mais une saison qui s’inscrit entièrement dans l’héritage télévisuel revendiqué par son auteur. Ceci aurait pu se prolonger à vie si l’audience moyenne (5 millions de spectateurs) ne s’était révélée bien en-deçà des attentes d’un grand network tel que NBC. Dès la fin de cette première saison, subodorant l’arrêt prochain, Harmon et son équipe se mettent en mode « profitons de l’argent qui nous reste pour faire les choses qu’on n’aura plus jamais l’occasion de faire ».

Avec le dorénavant classique épisode Modern Warfare réalisé par Justin Lin (FAST & FURIOUS 5) et sa partie de paintball qui résume vingt ans de films d’action, le sitcom COMMUNITY devient aussitôt viral et envahit la toile, révélant une audience jeune, formée aux nouvelles technologies, souvent détournée de la télévision et dont l’intérêt subit conditionnera en partie les directions que prendront la série.

Série d’exploits

La seconde saison détourne le groupe de la langue espagnole et le mène vers des cours d’anthropologie. Fort du militantisme pro-Campbellien du showrunner, on aurait pu croire que ce choix allait nous mener de front vers une déconstruction méthodique des principes du récit. Et Harmon avait effectivement envisagé que ces leçons d’« étude de l’humanité » deviennent le générateur à la fois des gags et des arcs narratifs de cette saison. En réalité, le cours d’anthropologie se révèlera assez vite inutile (oserons-nous le terme « superfétatoire »?), justifiant le remplacement du professeur agréé par le très nul Pr Ian Duncan (l’excellent John Oliver, transfuge du « Daily Show »). Inutile car, on l’aura compris, cette seconde saison va transférer le cycle explicité plus haut non plus sur un personnage mais sur le groupe tout entier ; et ce geste seul suffira à souligner toutes les subtilités anthropologiques du récit sans avoir à les surligner à l’écran. Jeff Winger a plus ou moins commencé à comprendre que son salut reposait sur l’intégrité de ce groupe qu’il cherchait à fuir ; de leur côté, les membres du groupe commencent à réaliser la nature de leur interdépendance. La seconde saison de COMMUNITY est ainsi beaucoup plus fidèle à son titre.

Cette nouvelle donne narrative va être soulignée par le quatrième épisode, Basic Rocket Science, dans lequel notre groupe de héros se retrouve coincé à bord d’une fausse navette spatiale de la chaîne Kentucky Fried Chicken et nous joue un remake express de toutes les aventures spatiales à la ARMAGEDDON. Il s’agit là de ce que les Américains appellent un « bottle episode », une histoire au départ anecdotique regroupant tous les protagonistes en un lieu unique, forçant leurs interactions et poussant leurs caractères à se révéler au maximum. L’exercice de style, difficile mais gratifiant, a souvent permis aux sitcoms de développer leurs épisodes les plus fameux (la file d’attente du restaurant chinois dans SEINFELD, par exemple). Ici, Harmon fait d’une pierre deux coups, en signifiant la thématique de sa saison et en offrant à son public de geeks récemment révélé un joli festival de renvois à STAR TREK ou COSMOS 1999.

Dès l’épisode suivant, il devient clair que cette fibre anthropo-geek va donner à la saison son caractère unique, émancipant COMMUNITY de ce qui a précédemment été tenté dans le monde du sitcom américain. Dans l’épisode Messianic Myths and Ancient Peoples, la très chrétienne Shirley décide de financer une vidéo virale sur les enseignements du Christ et en confie la réalisation (plus par opportunisme que par véritable choix) au geek Abed. Ce dernier, ébahi, découvre dans le Nouveau Testament tous les thèmes qui ont nourri ses films favoris. Et tandis qu’Abed se plonge dans une introspection messianique jusqu’à relier l’idée même du Cinéma au message du Christ (en un délire « méta » parfaitement hilarant), la pauvre Shirley, révoltée par le détournement de ses valeurs et par le succès d’Abed auprès des étudiants, se transforme sans le savoir en néo-pharisienne. Bien qu’une partie des spectateurs aient stupidement considéré l’épisode comme du pur prosélytisme (au seul motif que la religion n’y était pas moquée !), Dan Harmon et son scénariste Andrew Guest jonglent habilement, comme ils le disent, « entre tout un tas de rayons laser », et parviennent à faire rire et même à émouvoir leur audience en s’approchant de toutes les formes de blasphèmes qu’un tel sujet permet (ça n’a peut-être l’air de rien une fois vu à l’écran, mais faire une parodie/hommage d’un film de Mel Gibson avec un musulman qui se prend pour le Christ et une black méthodiste qui joue les romains avant de s’en prendre aux marchands du Temple, le tout en prime-time sur une des principales chaînes américaines et en restant fidèle au sens des Écritures… hé bien ce n’est pas donné à tout le monde !). Mais quelque part, le véritable exploit d’un tel épisode est de parvenir à souligner la charpente qui court tout le long de la saison, en rapprochant Abed et Shirley, des personnages pratiquement incompatibles sur le plan scénaristique et à leur (nous) faire comprendre qu’ils sont bien plus forts en tant qu’amis qu’en tant qu’ennemis.

Même exploit prégnant et pourtant à peine visible dans l’épisode Abed’s Uncontrollable Christmas. Il s’agit au départ d’un hommage aux programmes spécial Halloween ou spécial Noël du duo Rankin/Bass des années soixante (type « Mad Monster Party » ou « Rudolph the Red-Nosed Reindeer ») entièrement animé en volume. L’épisode débute avec Abed qui explique au groupe qu’ils sont tous devenus des figurines animées, ce qui enjoint les membres du groupe, inquiets de sa santé mentale, à organiser avec le Pr Duncan une séance sauvage de psychothérapie de groupe dans laquelle Abed va les guider dans sa soit disant psychose personnelle, qui se révèle être une forme de remake du PÔLE EXPRESS. Écrit par Harmon et son vieil ami Dino Stamatopoulos (l’interprète de Star-Burns dans le show) cet épisode métadiscursif en diable nous place de fait dans la vision psychotique d’Abed, puisque l’épisode est effectivement animé, et fait donc des personnages censés le guérir les psychotiques apparents de l’histoire. Ce faisant, le récit de l’épisode lui-même valide cette lecture « méta » puisque la séance de psychothérapie de groupe finira par psychanalyser tous les membres, sauf Abed !

Quand le Méta du Méta ramène au Récit

Cette psychothérapie de groupe, révélant peu à peu qu’elle est aussi une sorte de psychothérapie du show lui-même, trouvera sa brillante résonance avec Advanced Dungeons & Dragons, un des épisodes favoris du public internaute. Ce bottle episode réussit l’exploit, assez bluffant, de présenter l’essence même des parties de jeux de rôle à un public qui n’en serait pas du tout familier tout en accélérant l’analyse de groupe entamée précédemment ; et enfin à mettre en relief la valeur même du Récit dans le processus de guérison des esprits (l’épisode permet au groupe de sauver littéralement la vie d’un nerd mal aimé en lui permettant d’exprimer son être profond via un jeu de rôle) traçant un trait d’union jusque-là volontairement ignoré, et pourtant évident, entre psychanalyse et role playing game. Heureux, malgré l’énorme pression, d’être parvenu à imposer à un grand network vingt minutes complètes de vrai jeu de rôle avec juste des comédiens autour d’une table blanche, Dan Harmon saisit l’occasion pour venger les rôlistes d’un quart de siècle de mauvaise presse télévisuelle, à satisfaire le grand public par ses références appuyées, musique comprise, à la saga LOTR de Peter Jackson (community = fellowship) et à servir intégralement ses personnages et le propos de sa série. Chapeau l’artiste !

« Cette réunion autour de l’épisode Donjons et Dragons était déprimante ; ils n’avaient même pas de notes ou d’arguments à faire valoir. Ils ne voulaient juste pas que cela existe. En rentrant chez moi en voiture, j’ai pris une photo de mes yeux lorsque j’ai vu dans le rétroviseur que je pleurais. J’avais les yeux rouges, gorgés de larmes, et je reniflais toute ma frustration et mon sentiment d’injustice, comme un gamin qui renifle parce qu’il ne comprend pas les règles imposées par ses parents ».

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Devenu assez clairement une série sur le sens même du mot « Communauté », COMMUNITY ne pouvait faire l’économie, quel que soit le souhait de ses auteurs, d’un commentaire permanent sur le socio-politique occidental et américain en particulier. Bien évidemment, la question de la cohabitation entre minorités y est régulièrement amorcée/désamorcée par le « politically correct » hystérique du proviseur (« j’ai l’impression que l’antiracisme est le nouveau racisme » faisait remarquer Jeff dès la première saison), bien évidemment la question des genres et des préférences sexuelles y est souvent contrebalancée par la vulgarité bien-pensante (Britta cherchant à se rapprocher du monde lesbien en traînant avec une lesbienne confirmée… qui n’est en fait rien d’autre qu’une hétéro qui pense faire la même chose de son côté), et parfois même, ce qui est plus savoureux, ces commentaires s’effacent au profit de situations comiques qui mêlent les paramètres sans devenir pontifiants (il est quand même question, à un moment donné, d’un enfant mi-black mi-asiatique conçu dans le péché entre un psychopathe et une intégriste religieuse mariée… ‘scusez du peu). Mais dans l’absolu, COMMUNITY a plutôt tendance à aplanir ces sujets « chauds » jusqu’à les faire parfois oublier (après tout, l’un des personnages préférés de ce show américain est un musulman). Lorsque Harmon et ses scénaristes cherchent à gratter le vernis politico-social, ils préfèrent s’en prendre plutôt à la structure même des sitcoms en tant que vecteurs d’une vision des rapports sociaux. C’est donc avant tout le travail sur la structure du récit qui garantit la validité du discours. Et c’est aussi ce qui rend ce discours-là plus frappant et plus provocant pour le spectateur.

The Spoiler is Here

Le cas le plus emblématique de cette façon de procéder concerne la relation d’amour-haine entre Jeff Winger et Britta. C’est sur cette relation qu’ont pris place les éléments constitutifs du show. Et durant la première saison, les scénaristes ont un peu joué sur le traditionnel « coucheront-ils, coucheront-ils pas ? » qui a si souvent permis à la télévision de se protéger des risques de désintérêt d’une portion de son public (vous souvenez-vous de la raison pour laquelle les non-amateurs de fantastique regardaient quand même les X-FILES ?). Pourtant, durant cette seconde saison, Harmon choisit de briser, et même de piétiner, le petit jeu sexuel mis en place. Non seulement il apparaîtra que Jeff et Britta ont effectivement couché ensemble, mais il apparaîtra également que le public n’était pas là pour le voir ! (cette révélation se fait par déduction à travers des flashbacks d’Abed) et surtout ces rapports sexuels n’auront absolument pas eu la moindre incidence sur le cours des évènements. À mille lieues de la romance contrariée ou de la passion torride, le spectateur pourra déduire que l’affaire Jeff-Britta n’était rien d’autre qu’un simple contrat entre sex-friends se servant l’un de l’autre pour décharger leurs énergies cumulées. Une claque aux habitudes télévisuelles ; une claque aux spectateurs qui se seraient trop concentrés sur cette attente ; et un commentaire plutôt inédit sur le consumérisme égocentré qui affecte l’intimité sexuelle au XXIème siècle.

Échange étrangeté contre démence

On serait en droit de se demander comment Harmon et son équipe ont pu contourner ou contrarier autant d’habitudes et de façons de faire alors que les rapports du showrunner avec le network furent très régulièrement envenimés (on le résume ici pour ne pas avoir à s’épancher en anecdotes multiples mais il faut savoir que Dan Harmon est assez chtarb ; plutôt génial mais chtarb). Or l’attitude justement défiante des exécutifs de NBC semble avoir régulièrement aidé, voire même forcé l’équipe, à sortir des rails. Le cas du personnage de Chang, professeur d’espagnol taré de la première saison, en fait foi.

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Dénué de fonction vitale au récit sur la seconde saison après disparition des cours d‘espagnol à l‘écran, Chang, alias « El Tigre Chino » est devenu un électron libre à travers lequel Harmon et son équipe ont tenté de créer le chaos qu’ils estiment nécessaire à l’avancée de leur récit. Réduit en début de saison 2 à une forme de Gollum, vivant à moitié nu dans les conduits de la fac et disputant sa nourriture à un macaque, le personnage a commencé à inquiéter la chaîne, non pas par ses excès (parfaitement adaptés au jeu outré du comédien Ken Jeong rendu célèbre par VERY BAD TRIP) mais par sa simple étrangeté. Pressés de donner une forme de justification à ses actes clairement névrosés, Harmon a choisi de satisfaire ses employeurs.

« Ma façon d’améliorer les choses est de les ancrer dans une réalité plus noire et plus agressive ».

Alors qu’il n’était qu’un simple « marteau », Chang est alors devenu le sujet d’un drame parfaitement horrifique que n’auraient même pas osé les Mark Frost et David Lynch de TWIN PEAKS. Il apparaît, par reconstitution des propos à travers les épisodes, que Chang fut un bébé qui aurait dévoré sa sœur jumelle dans le ventre maternel. Sa mère l’aurait ensuite condamné à être tour à tour un garçon ou une fille selon les jours de la semaine, initiant ainsi ses mécanismes névrotiques et schizophrènes. Un épisode prévoyait même que Chang soit hanté par le fantôme de cette sœur autrefois dévorée (sous la forme d’une fillette aux cheveux gras, évidemment !) venant lui donner quelques conseils parfaitement destructeurs. Ainsi, c’est en réclamant aux auteurs un vague semblant de « normalité » que NBC s’est retrouvée avec des pages de script tout droit sorties d’un film gore coréen. Le plus ironique dans cette anecdote, c’est que Harmon et son équipe ont probablement eu le sentiment d’obéir à la chaîne en livrant ce genre d’idée démentes (rappelons une fois de plus qu’il s’agit d’un sitcom !) et que si l’on multiplie les anecdotes de ce genre, on s’aperçoit en définitive que COMMUNITY est un peu devenu l’OVNI que l’on connaît à l’insu de pratiquement tout le monde : la chaîne, les producteurs et même parfois les créateurs.

Alors que les conflits avec NBC vont se multiplier, et que la série deviendra l’un des chouchous de la critique américaine, la troisième saison mènera l’équipe de scénaristes à un point de rupture qui, osons-le dire, explosera les limites admises et redéfinira clairement le champ de ce que l’on appelle un sitcom. Pourtant, le coup d’envoi de ce phénomène eut lieu durant la seconde saison. Il s’agit de l’épisode Critical Film Studies durant lequel Abed invite Jeff à le rejoindre au restaurant. Nous y reviendrons pour voir en quoi il annonçait le feu d’artifice (certains diront le pétage de câble) de cette saison 3.

Petits liens en bonus : les six cours de scénario du Pr Harmon : Pure Basic Shit, Pure Boring Theory, Let’s Simplify before Moving on, The Juicy Details, How TV is Different et Five Minute Pilots.

Et une vidéo bonus : Ludwig Goransson/Daniel James Chan/Damian Montano en mode Howard Shore pour l’épisode Advanced Dungeons & Dragons

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12 Commentaires

  1. Leo

    Bel article qui permet de mettre des mots clairs et de faire des connections précises entre des idées/ressentis.

    Merci pour les liens !

    (même si manque un peu de gifs)

  2. JeeB

    Y a un problème à la fin de l’article.
    En fait il manque toute la fin de l’article, je dis ça je dis rien mais cela ne fait pas trop professionnel…surtout pour un site si jeune.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Repasse dans trois semaines !

      (Steph)

      • jojo l'asticot

        vous serez pro dans 3 semaines???

  3. Lionel Boy

    Petite précision : contrairement à ce qu’il est écrit en début d’article, Abed est palestinien et non pakistanais.
    Il y a là une double utilisation du personnage : primo, montrer aux spectateurs américains que les palestiniens peuvent aussi être des geeks et deuzio, à l’inverse, donner à Abed un aspect plus menaçant (ce que Pierce ne manque pas de souligner en l’accusant de terrorisme à la moindre occasion).

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Merci pour la précision Lionel. Erreur corrigée.

      (Steph)

      • Al

        Bonjour, article très sympa comme d’hab mais si je peux me permettre abed est toujours pakistanais dans l’article sur l’épisode Messianic Myths and Ancient Peoples.
        Et est il possible de savoir en combien de partie l’article est divisé ?
        Merci pour le site

        • Stéphane MOÏSSAKIS

          Hein, ou ça ? ^^

          Normalement, c’est trois parties. Et la prochaine concerne la saison 3.

          (Steph)

          • hal_lex

            Tonight, COMMUNITY is back for a 4th season (without Dan Harmon)~!
            Mais à quand l’article sur le pétage de câbles de la 3ème saison :p ??

  4. dievil

    Je viens justement de terminé le visionnage de la saison 3, donc j’attends la 3éme partie de ce dossier avec impatience. ( ces deux dossier m’ont d’ailleurs terriblement donné envie de revoir ces deux premières saison)

  5. moi

    Cet article et le précédent sont vraiment très intéressants. Community était une sitcom bien plus profonde qu’il n’y parait de prime abord, en voir les rouages explicités de cette façon est impréssionnant.

    Ça me donne envie de revoir ça, tient!

    La troisième partie de cet article est-elle disponible?

  6. Amine

    Article très intéressant sur une série génial que je découvre actuellement. La 3ème partie de l’article n’a-t-elle jamais été écrite? dommage, je me languissait de la lire !

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