RON MUECK FAIT SON CINÉMA

Aujourd’hui célébré dans le monde entier, le sculpteur hyperréaliste Ron Mueck doit beaucoup à son passage dans les ateliers d’effets spéciaux du génial Jim Henson. Portrait du versant cinématographique de l’artiste, dont une dizaine d’œuvres est visible jusqu’au 27 octobre prochain à la Fondation Cartier.

Entre l’entrée de Ron Mueck dans la vie professionnelle et son accession au rang de star de l’art contemporain, il s’est écoulé presque 20 ans. Deux décennies durant lesquelles Ron Mueck a sué sang et eau dans les coulisses du cinéma et de la télévision en tant que marionnettiste et surtout maquilleur d’effets spéciaux. Une expérience dont Mueck a forcément beaucoup tiré, ses travaux visibles aujourd’hui à la Fondation Cartier étant directement tributaires de ce savoir-faire acquis durant ces années, comme on peut le constater dans le documentaire de quarante minutes qui accompagne l’exposition. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certaines de ses sculptures rappellent les bustes hyperréalistes de l’ancien assistant de Rick Baker, Kazuhiro Tsuji (on pense par exemple au buste surdimensionné de Dick Smith), ou si des sociétés d’effets spéciaux comme Weta Workshop et Legacy Effects livrent des œuvres pas si éloignées des troublantes installations de Mueck. C’est le cas d’une tête de vieillard animatronique, conçue par Legacy pour un stand de Siemens.

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Élevé par des parents fabricants de jouets, Mueck décroche son premier emploi dans l’audiovisuel sur une série inédite en France, SHIRL’S NEIGHBORHOOD, un show pour enfants qui, un peu à l’image de notre ÎLE AUX ENFANTS nationale, était animé à la fois par des présentateurs et des marionnettes. Durant quatre ans et presque 800 épisodes, Ron Mueck construit et manipule un grand nombre de marionnettes de l’émission, parmi lesquelles le très populaire corbeau Claude The Crow, préfigurant les nombreux volatiles que l’on retrouvera tout au long de sa carrière cinéma jusqu’à « Still Life », l’une des très rares sculptures de Mueck qui ne représente pas un personnage humain, mais un animal, à savoir un poulet dépecé. Le travail harassant et peu gratifiant de SHIRL’S NEIGHBORHOOD l’amène à rencontrer deux proches associés de Jim Henson, le marionnettiste Dave Goelz (à qui l’on doit notamment Gonzo) et le producteur Duncan Kenworth. Partageant habituellement leur temps entre les ateliers anglais et américains de Henson, les deux hommes ont alors besoin d’assistants locaux pour les aider à concevoir l’épisode australien des voyages de l’oncle Mat, l’une des sections de la série FRAGGLE ROCK. La rencontre entre les trois hommes aboutit à un coup de foudre respectif : Ron Mueck découvre soudainement que la marionnetterie peut-être conçue et respectée comme un art à part entière, avec des conditions de travail aux antipodes du rythme harassant auquel il était habitué sur SHIRL’S NEIGHBORHOOD. Tandis que Kenworth et Goelz réalisent que Mueck a du génie, aussi bien en tant que manipulateur qu’en tant que sculpteur. Logiquement, Mueck est invité à rejoindre la Jim Henson Creature Shop.

Rapidement, Mueck est impliqué sur plusieurs projets maison et commandes extérieures. Il contribue ainsi à DREAMCHILD, relecture d’ALICE AU PAYS DES MERVEILLES pour laquelle la Henson Creature Shop construit plusieurs des créatures fantastiques de Lewis Carroll sous une apparence décrépie. Mueck débute en nettoyant des tirages en mousse de latex mais aussi en interprétant le griffon (cf. la photo en ouverture de l’article). Il contribue également au téléfilm THE TALE OF THE BUNNY PICNIC, mais c’est avec LABYRINTHE qu’il s’impose comme l’un des membres clefs de l’équipe. Mueck sculpte plusieurs Fireys, des oiseaux bipèdes responsables de l’embarrassante séquence chantée « Chilly Down », mais aussi du vieillard coiffé d’un oiseau qui aide le personnage interprété par Jennifer Connelly à trouver sa voie dans le labyrinthe. Enfin, Mueck se glisse dans l’imposant costume de Ludo et manipule l’un des petits gobelins grimaçants qui assistent David Bowie. On peut d’ailleurs apercevoir le jeune homme (il n’a alors pas trente ans) dans le making-of de LABYRINTH proposé sur le DVD du film.

Entre marionnettiste et sculpteur, la place de Ron Mueck n’est pas encore clairement définie à la Creature Shop. Et ce n’est qu’en rejoignant la branche new-yorkaise de la firme qu’il va finir par vraiment devenir l’un des plus précieux assistants de Jim Henson en personne, notamment en travaillant dès lors quasi exclusivement en tant que designer. C’est à ce poste qu’on le retrouve aux génériques de la formidable série MONSTRES ET MERVEILLES, mais aussi et surtout au développement de plusieurs productions Henson. Il imagine le look des personnages de THE GHOST OF FAFFNER HALL, série destinée à éveiller les enfants à la musique et qui ne durera qu’une saison. Il crée également plusieurs marionnettes de la première série dirigée par Brian Henson (fils de Jim) adaptée des Contes de la mère l’oye, et imagine l’apparence du dragon principal de PUPPETMAN, un pilote pour une série qui ne sera jamais produite et qui ambitionnait de dévoiler l’envers du décor, puisque l’un des personnages principaux du sitcom était marionnettiste dans une émission pour enfants.

Autre projet abandonné, STARBOPPERS était non seulement l’une des collaborations entre Mueck et Henson les plus poussées, mais aussi et surtout l’un des concepts les plus passionnants auquel l’artiste ait contribué. Ron Mueck prend connaissance de ce projet dans un mémo et, comme pas mal de ses confrères, décide de proposer plusieurs concepts pour les personnages. « STARBOPPERS suivait un groupe d’extra-terrestres spationautes qui étaient tous basés sur les instances de la personnalité freudienne : le vaisseau spatial était leur corps, et chaque personnage incarnait une partie de sa psyché, à savoir le moi, le surmoi et le ça » a expliqué Ron Mueck dans l’une de ses rares interviews, trouvée sur le formidable site officiel de la Jim Henson Company.

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Malgré ce test prometteur, STARBOPPERS ne verra malheureusement jamais le jour et, petit à petit, Ron Mueck se lassera de travailler pour le cinéma. Alors qu’il continue de collaborer sporadiquement pour la Creature Shop (son dernier travail en date consiste à créer les fées de FOREVER en 1997), Ron Mueck s’oriente vers les arts vivants avant de devenir sculpteur alors qu’il vient de fêter ses 37 ans. « Tout ce que je faisais jusqu’alors n’aboutissait qu’à une image plane, de cinéma ou de télévision. De plus, je racontais toujours l’histoire de quelqu’un d’autre. J’ai donc voulu me lancer dans des projets auxquels la photographie ne pourrait pas rendre justice. »

3Le triomphe rencontré par Ron Mueck aujourd’hui sur le circuit de l’art incite néanmoins à s’interroger sur la place à accorder aux plus grands maquilleurs d’effets spéciaux, tous des artisans d’exception capables, pour les meilleurs d’entre eux, de livrer des œuvres originales mémorables où leur patte est indéniablement sensible. Une personnalité très forte du milieu telle que Gabe Bartalos aura droit dans les jours qui viennent à une exposition et une conférence au Carpenter Center de Los Angeles, mais uniquement grâce à sa collaboration de longue date avec l’artiste, reconnu celui-ci, Matthew Barney. Bref, pour le dire de façon plus directe, si la présence de Ron Mueck à la Fondation Cartier était non seulement légitime mais également espérée (il faut définitivement faire face physiquement à ses sculptures pour prendre la pleine mesure de leur puissance), on pourrait espérer qu’il en soit de même pour un Rick Baker ou un Rob Bottin. À bon entendeur…

1 Commentaire

  1. Superbe article ! vous soulignez des détails très intéressants. Ceci m’est fort utile pour ma recherche sur Ron Mueck et l’ensemble de son oeuvre.

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