RICK & MORTY : LES THÉMATIQUES

Comme toutes les bonnes trilogies, le dossier RICK & MORTY sera finalement en… cinq parties (poke LE GUIDE DU VOYAGEUR GALACTIQUE). Et cette quatrième partie sera consacrée aux thématiques du dessin animé de Justin Roiland et Dan Harmon. Vous ne l’aviez pas vu venir, hein ? « Wubba lubba dub dub, bitches ! »

À la fin du pilote de RICK & MORTY, il est facile de croire qu’on a compris le principe de la série. Tout au long de l’épisode, Rick insiste pour que Morty l’accompagne alors que Jerry essaie de convaincre Beth que son fils devrait se conformer aux règles de l’existence sur Terre. Il est alors tentant d’extrapoler et de penser que RICK & MORTY va continuer à opposer frontalement deux « mondes » complètement distincts. D’un côté, il y aura le multivers infiniment varié et étrange que ne cesse d’explorer Rick. De l’autre, il y aura la banalité affligeante de la vie de famille. Partant de là, la série mettrait en scène une nouvelle itération du trope représentant les dysfonctionnements de la cellule familiale et, à travers elle, de la société américaine dont elle est le socle. En cela, elle apparaîtrait comme une sorte de DOCTOR WHO / H2G2 meets MARIÉ, DEUX ENFANTS / LES SIMPSONS / AMERICAN DAD / FAMILY GUY et on en passe. Dans cette logique, on pourrait croire qu’une telle opposition va servir à amplifier les effets recherchés dans chacune des deux parties : la banalité de la vie quotidienne participe à rendre les aventures multidimensionnelles d’autant plus exaltantes et les péripéties spatiales contribuent dans le même temps à mettre en avant la vacuité de la vie de famille.

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Néanmoins, la série va rapidement se détourner de cette dichotomie. Dès le deuxième épisode, la vie quotidienne se révèle être un réservoir de situations aussi extravagantes que l’exploration d’une autre dimension : le rapport entre les humains et les chiens est renversé et un enjeu aussi banal qu’une note en mathématiques donne lieu à une plongée dans l’imaginaire débridé d’un prof de lycée parfaitement quelconque. Les trois épisodes suivants continuent dans cette logique. ANATOMY PARK se situe presque intégralement dans la maison des Smith. M. NIGHT SHAYN-ALIENS! reconstitue l’environnement terrestre des personnages sous la forme d’une simulation destinée à piéger Rick. MEESEEKS AND DESTROY met un élément de science-fiction (la boite à Meeseeks) au service d’un enjeu trivial (améliorer le score de Jerry au golf) et n’oppose plus les aventures de Rick au quotidien des Smith mais la conception de l’aventure de Rick à celle de Morty. En cinq épisodes, la série a donc complètement évacué la confrontation de ses deux composantes principales pour – au contraire – les imbriquer. Elle va, à partir de là, les utiliser conjointement pour explorer deux grands thèmes existentiels : l’identité et le désespoir. Ces deux thèmes seront ainsi présentés dès la conclusion du sixième épisode, RICK POTION #9. Pour la première fois, les auteurs y abordent l’idée qu’un multivers quasi-infini implique une infinité de réalités et donc une infinité de familles Smith identiques les unes aux autres… ainsi qu’une infinité de variations. Le fait d’apprendre que ni lui ni sa famille ne sont uniques (et surtout le fait de l’apprendre en enterrant son « double » d’une autre dimension) plonge logiquement Morty dans un profond doute existentiel. Par la suite, les autres membres de la famille seront confrontés au même genre de questionnement. Le seul qui réussit, en apparence, à accepter l’infinité de ses existences est Rick. Mais on verra par la suite que son personnage est loin d’être étranger la notion de désespoir.

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Toujours est-il qu’à l’issue de RICK POTION #9, Morty adopte une position hautement existentialiste : « Nobody exists on purpose, nobody belongs anywhere, everybody’s gonna die ». (soit « Rien n’existe par dessein, personne ne correspond nulle part, tout le monde va mourir ») Et ce, même si l’univers semble lui donner tort. Dans RIXTY MINUTES, Beth et Jerry découvre au travers de lunettes spéciales ce que seraient devenues leurs vies si Beth avait avorté de Summer et qu’ils ne s’étaient jamais mariés. Chacun d’eux auraient eu une carrière professionnelle bien plus réussie (Beth en tant que chirurgienne, Jerry en tant qu’acteur) mais ils finissent par se rendre compte qu’ils n’étaient néanmoins faits l’un pour l’autre. Dans CLOSE RICK-COUNTERS OF THE RICK KIND, la série pose le postulat essentialiste qu’il existe un idéal, une essence de Rick et de Morty, des formes au sens platonicien du terme… et les Rick et Morty héros de la série seraient alors « the rickest Rick » et le « mortyest Morty »… une hypothèse qui apparaît cohérente avec l’épisode puisque Rick s’y est révélé encore plus individualiste et égocentrique que les autres Rick, et Morty est reconnu par les autres Morty comme le « one true Morty ». Dès lors, malgré l’existence d’anomalies comme Doofus Rick ou du Morty qui contrôlait son Rick, l’univers de RICK & MORTY est basé sur une forme de déterminisme existentiel. La question de l’identité semble alors considérée comme illusoire. Être soi plutôt qu’un autre (et surtout qu’un autre soi) est une question sans importance. Dans A RICKLE IN TIME, ce n’est pas moins de 64 versions de Rick, Morty et Summer qui sont mis en scène parallèlement, sans qu’aucune ne soit plus légitime à prétendre être les vrais Rick, Morty et Summer. À la fin de MORTYNIGHT RUN, on se fiche pas mal de savoir si Rick et Morty ont récupéré ou non « leur » Jerry. En parallèle, le postulat existentiel « l’existence précède l’essence » se retrouve réduit à un simple jeu vidéo : le jeu « Roy » dans lequel le joueur incarne une personne nommée Roy, de son enfance à sa mort. La possibilité de vivre sa propre vie, de faire ses propres choix, de définir sa propre essence au travers de ses modes d’existence n’existe donc qu’à travers une simulation puisque dans la « réalité » de RICK & MORTY, tout être vivant est défini à priori en tant qu’occurrence dans le monde sensible d’une forme aspatiale et atemporelle. Même les créatures complètement fantaisistes de TOTAL RICKALL ne sont que des illusions masquant des parasites tous identiques les uns aux autres.

L'épisode TOTAL RICKALLPartant de ce principe, la démarche d’un être comme Entity dans AUTO EROTIC ASSIMILATION n’a rien de scandaleux. Si la notion d’individu est, de par la nature même du multivers, complètement illusoire, si chaque personne est prisonnier d’une nature prédéfinie (comme ces habitants de la planète contrôlée par Entity qui sont définis par leur nature de violeur ou de toxicomane), alors le fait de perdre cette pseudo-individualité en étant intégré à une forme de conscience partagée apparaît comme un devenir acceptable, voire comme une éventualité acceptable dans la mesure où Entity admet sa non-individualité, assume le fait qu’elle ne sera jamais un individu complet. Au travers de sa nature de hivemind (d’esprit de ruche), Entity est destinée à absorber d’autres espèces, d’autres planètes et donc à changer. Face à cette logique passablement nihiliste, Morty et Summer opposent une rhétorique en apparence naïve mais qui n’est pas sans rappeler les positions de Camus face à l’absurdité de l’existence. Même si l’on a pleinement conscience de la futilité de la question concernant le sens de sa propre vie, il est possible de défendre cette question. Comme l’affirme Camus, c’est même la conscience de cette futilité qui donne sa valeur à l’existence, c’est elle qui permet d’asseoir l’individu en figure tragique et donc de donner de la valeur à son vie. Ainsi c’est en étant confronté au spectacle de sa propre mort (ou du moins celle de son double) que Morty va embrasser l’absurdité camusienne de son existence et s’imposer, notamment dans la saison 2, comme un protagoniste majeur et non plus comme le sidekick de Rick.

À l’inverse, Rick va se révéler au cours de la deuxième saison comme un personnage profondément désespéré. La première saison laissait penser qu’il avait parfaitement accepté et intégré le vide existentiel inhérent à son univers. Au début de SOMETHING RICKED THIS WAY COMES, il créait un robot intelligent dont le seul but était de passer le beurre et cette création traduisait en miniature la position existentielle de Rick. Néanmoins, le dernier épisode de la première saison, RICKSY BUSINESS, suggérait que celui-ci n’était pas aussi heureux que ce qu’il prétendait être en révélant la signification de la catchphrase « Wubba lubba dub dub » : « Je souffre terriblement. Aidez-moi ». C’est donc au fil des épisodes de la deuxième saison qu’on découvre un Rick dont les frasques et les outrances n’ont d’autre but que de masquer un profond désespoir. En cela, Rick évoque le séducteur du JOURNAL DU SÉDUCTEUR du philosophe danois Søren Kierkegaard. Figure de l’esthète (selon la définition de Kierkegaard), ce personnage a pour but « la manipulation des personnes et des situations de façon à produire des réflexions intéressantes dans sa propre optique voyeuriste. […] [Il] utilise l’artifice, l’arbitraire, l’ironie et des efforts d’imagination pour recréer le monde à sa propre image. Sa principale motivation est la transformation de l’ennuyeux en intéressant » (Traduction d’un extrait de la page de la Stanford Encyclopedia of Philosophy consacrée à Kierkegaard). De façon anecdotique, on pourra aussi remarquer que la chanson d’Elliott Smith que Morty et Summer utilisent dans BIG TROUBLE IN LITTLE SANCHEZ pour pousser Tiny Rick à assumer son désespoir est tirée de l’album EITHER/OR, dont le titre n’est autre que la traduction anglaise de OU BIEN… OU BIEN (ENTEN – ELLER en danois), l’ouvrage de Kierkegaard d’où est tiré le JOURNAL DU SÉDUCTEUR.

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De la même façon, Rick peut évoquer un autre personnage d’esthète nihiliste, à savoir Jean Des Esseintes dans À REBOURS de Joris-Karl Huysmans. Un tel rapprochement éclaire alors le geste suicidaire de Rick à la fin de AUTO EROTIC ASSIMILATION à la lumière de la réaction de Barbey d’Aurevilly après sa lecture du roman : « il ne reste plus à l’auteur qu’à choisir entre la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix ». La conclusion de la deuxième saison semble néanmoins suivre la voie théorisée par Kierkegaard que la dichotomie imposée par Barbey d’Aurevilly. Pour le Danois, l’esthète a une chance de dépasser son désespoir existentiel en se soumettant à l’éthique, c’est-à-dire aux règles sociales dominantes… ce que fait Rick dans la conclusion de l’ultime épisode de la deuxième saison. Il y a peu de chance que le personnage continue dans les futurs épisodes sur la voie philosophique de Kierkegaard. Cela impliquerait qu’il trouve son individualité au travers de la foi en Dieu, cette foi directe et dénuée de la médiation du clergé ou de la raison étant l’affirmation du soi en tant qu’affirmation du pouvoir divin qui le constitue. L’univers de RICK & MORTY ne semble pas se prêter à ce genre de considérations ouvertement mystiques. Néanmoins, il est très probable que Rick ait été changé par les conséquences de son choix à la fin de la deuxième saison… et il est tout aussi probable que ce changement implique une nouvelle évolution de la série dans son approche des questions existentielles.

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8 Commentaires

  1. glitchouille

    Whoa, c’est l’une des plus belle branlette intellectuelle que j’ai pu lire sur cette série. Merci (sincèrement) pour l’analyse..

    • Aurelien NOYER

      « Whoa, c’est l’une des plus belle branlette intellectuelle que j’ai pu lire sur cette série. Merci (sincèrement) pour l’analyse.. »

      Well… you’re welcum! (pun intended)

  2. saiyuk

    Je voudrais pas être désagréable, mais il y en a plus que pour south park, rick et morty, les jeux vidéo…..je ne critique pas les programmes en question, mais certaine critique a lire manque sacrément en ce moment…Par exemple, pour les plus connus : spectre, hunger games, je suis un soldat….

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      On va doucement faire revenir les critiques Saiyuk. Mais ce ne sera pas celles des films que tu cites.

  3. saiyuk

    Merci Stéphane de cette réponse, les films cités sont des exemples, tant que ca parle cinoche ca ma va:-)

  4. jackmarcheur

    Salut Stephane , content que tu sois revenu à la critique de film. Y’a t’il une raison particuliere pour avoir laché les critiques de films depuis le début des vacances d »été?
    pas de motivation ? emploi du temps différents ?

    En tous cas merci encore à toute l’équipe pour tous ces posts .

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Merci Jack. Oui c’est un mélange de tout ça en fait.

      Le site prend énormément de temps à tous ceux qui y contribuent et moi le premier, qui centralise tout et valide tout ce qui est mis en ligne (sans compter la mise en page). Et comme je le répète à chaque fois, personne ne touche un centime sur le site.

      Donc j’ai fait un bon break dont j’avais besoin, mais on recentre un peu l’activité du site et on y revient tout doucement. On ne sera pas aussi présent qu’on a pu l’être à une certaine époque, mais l’idée est de suivre plus spécifiquement l’actualité qui nous intéresse vraiment et de proposer moins d’articles, pour se concentrer sur le fond.

      Tout ça pour dire qu’il n’y aura pas forcément plus de critiques, sauf quand l’actualité nous donne vraiment envie de les faire (par exemple, on va essayer d’éviter de rater des films importants à nos yeux, comme cela a été le cas avec Crimson Peak ou The Walk notamment — même si on en a un peu parlé via NoCiné).

      Bref, on sera moins présent qu’en début d’année, mais l’idée est de garder en tête qu’on veut principalement proposer des papiers plus fouillés. Voilà, en gros hein.

  5. jackmarcheur

    Salut Stéphane,
    et merci pour toute ces précisions.

    Oui, le fait que vous ne touchiez pas un seul centime sur ce site est admirable et témoigne de la passion qui vous anime.

    Pour ma part, je regrette surtout l’absence du podcast, que j’ai pris l’habitude d’écouter en voiture.

    Heureusement qu’il y a No ciné de temps en temps.

    Bon et si l’équipe reprenait juste le podcast, ça le ferait aussi ! ^^

    Encore merci pour tout !

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