RICK & MORTY : LES INFLUENCES

Après être revenu sur la genèse de RICK & MORTY, il est temps de s’intéresser à la série elle-même, et en particulier à la façon dont elle déploie un large panel de références visuelles et thématiques… sans tomber néanmoins dans le clin d’œil nostalgique ou la moquerie facile.

La première chose à remarquer avec RICK & MORTY, c’est que si Justin Roiland a créé les personnages à partir d’une parodie de RETOUR VERS LE FUTUR, la série prend soin de s’éloigner de cette origine. De façon assez significative, les vingt-et-un épisodes mettent en scène des univers parallèles, des créatures complètement fantaisistes, des planètes toutes plus bizarres les unes que les autres… mais il n’est jamais question de voyage dans le temps. L’association d’un inventeur génial et d’un adolescent peut certes faire penser à RETOUR VERS LE FUTUR mais les personnages tirent leur caractérisation d’une autre référence primordiale de la pop culture. En mettant en scène les aventures d’un sociopathe génial mais totalement insensible au sort des gens autour de lui et d’un ingénu qui doit se débattre avec sa vie quotidienne d’un côté et ses péripéties spatiales de l’autre, RICK & MORTY est une sorte d’hyperbole de DOCTOR WHO où le docteur serait un alcoolique complètement immoral et son compagnon un adolescent torturé par ses hormones et pas spécialement malin.

Cette influence est complètement assumée par Dan Harmon est d’autant plus présente que les révélations et le climax du dernier épisode de la saison 2 de RICK AND MORTY invitent à établir un parallèle avec les récentes incarnations du Docteur… en particulier celle du Douzième Docteur, interprété par Peter Capaldi. L’autre influence, tout aussi assumée, est évidemment LE GUIDE DU VOYAGEUR GALACTIQUE de Douglas Adams… qui a d’ailleurs signé plusieurs épisodes de DOCTOR WHO dans les années 80. De la création de Douglas Adams, Dan Harmon et Justin Roiland ont gardé le principe d’un univers – ou, en l’occurrence, d’un multivers – tellement vaste que tout y est possible. Ainsi, si les deux créateurs décident que Rick et Morty arrivent sur une planète peuplée de culs qui pètent à la sortie d’un portail multidimensionnel, ils ne se posent pas de question sur la vraisemblance de l’idée. Ils s’autorisent à la mettre en scène. C’est notamment à ce niveau-là qu’on mesure la différence entre RICK & MORTY et une série comme FUTURAMA par exemple. Même si la création de Matt Groening est un bel exemple de SF farfelue, les auteurs prennent soin de présenter un univers crédible où les règles de la physique, de la chimie et de la biologie sont à peu près respectées. Dans RICK AND MORTY, comme dans LE GUIDE DU VOYAGEUR GALACTIQUE, ces règles sont avant tout soumises à l’imagination des auteurs. Dès lors, Harmon et Roiland jouissent d’une liberté totale. Ils peuvent mettre en scène quasiment tout ce qu’ils veulent, d’autant plus qu’Adult Swim s’avère être une chaîne particulièrement tolérante vis-à-vis des délires de ses créateurs. Le résultat est une série aussi référentielle qu’insolente… ce qui n’est en rien surprenant avec deux nerds comme Dan Harmon et Justin Roiland. Néanmoins, l’utilisation des références culturelles par RICK & MORTY est bien différente de celle de COMMUNITY. Malgré les références à INCEPTION, LE VOYAGE FANTASTIQUE, JURASSIC PARK, à ZARDOZ ou aux films de M. Night Shyamalan, RICK & MORTY est une série bien moins « méta » que COMMUNITY. Il n’y a pas d’Abed Nadir pour commenter chaque référence et chaque trope narratif. Cette absence de métadiscours révèle une démarche fondamentalement différente entre les deux séries. COMMUNITY adoptait une posture relativement déférente vis-à-vis de la culture à laquelle elle faisait référence. À travers le personnage d’Abed Nadir, Dan Harmon mettait en application une sorte de dogme. Outre le fait d’être le porte-voix des goûts de Dan Harmon (voir la réaction d’Abed lorsque Shirley osait dire que Brett Ratner était le nouveau Spielberg), Abed avait régulièrement pour fonction d’analyser la structure des épisodes et de faire en sorte que l’épisode en cours suive scrupuleusement les codes du genre dont il s’inspirait.

Par contre, RICK AND MORTY reste beaucoup plus fidèle à l’esprit irrévérencieux de THE REAL ANIMATED ADVENTURES OF DOC AND MHARTI. Sans aller jusqu’à montrer Marty qui lèche les couilles de Doc, la série n’hésite pas à se moquer des œuvres dont elle s’inspire (notamment INCEPTION) et surtout elle ne les considère jamais comme des cadres à respecter. Par exemple, elle emprunte ses personnages à la sitcom familiale désormais classique. On retrouve donc le père de famille dépassé, la mère qui parvient à gérer sa famille et son travail, la fille aînée préoccupée par sa popularité, le fils à peine pubère et travaillé par ses hormones. Mais Harmon et Roiland n’hésitent pas à traiter leurs personnages avec bien plus de cruauté que d’autres séries du genre. Jerry n’est pas un sympathique étourdi, c’est un véritable loser. Beth n’est pas uniquement confrontée aux contraintes de sa vie de mère de famille active, elle est en proie à une véritable crise existentielle. Dans la plupart des sitcoms familiales, les difficultés que rencontre la famille sont des accidents de parcours qui, au final, renforcent les liens des protagonistes. Dans RICK & MORTY, on apprend au détour d’un dialogue que Jerry a épousé Beth lorsque celle-ci est tombée enceinte. Non seulement cette grossesse n’était pas désirée, mais il est probable que Jerry aurait quitté Beth rapidement si ce n’était pas arrivé. C’est donc l’harmonie qui est un accident de parcours, une situation exceptionnelle qui survient lorsque les personnages font l’effort d’oublier qu’aucun d’eux n’avaient l’intention de fonder une famille. La meilleure preuve est probablement le premier épisode de la deuxième saison, où la chute « comique » de l’épisode joue sur l’incapacité des protagonistes à imaginer des relations heureuses. Si cette situation semble avoir évolué avec la fin de la saison 2, il reste à voir comment Justin Roiland et Dan Harmon vont gérer cette nouvelle donne.

Sur un plan plus général, lorsque RICK & MORTY emprunte une situation à un film, les auteurs ne s’embarrassent pas de respecter la trame du film. Au contraire, ils considèrent cette démarche comme un raccourci, un moyen d’introduire immédiatement une situation au spectateur. À partir du moment où ce dernier reconnaît le film en question (ou même comprendre qu’il s’agit d’une référence), il accepte la situation. En « piratant » de la sorte les éléments d’œuvres existantes, la série peut alors mettre en scène énormément d’événements qui, d’ordinaire, auraient eu besoin de mises en contexte ou de scènes d’exposition. Lorsque RICK & MORTY s’affranchit de ses contraintes, elle s’autorise par la même occasion une liberté beaucoup plus grande et apparaît comme un énorme mash-up de pop culture. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles la série a été aussi bien accueillie sur Internet. On y retrouve les ruptures de tonalité permanentes et les mélanges de référence, agrémentés évidemment d’humour graveleux. Le résultat donne lieu à une série dont l’aspect hyper-référentiel n’est jamais une béquille pour pallier au manque de créativité des auteurs ou un moyen de racoler un public geek en mal d’identification. C’est au contraire un incroyable vecteur de créativité où chaque référence est potentiellement source de gags ou de ruptures dans le récit. C’est sans doute à ce niveau-là qu’on perçoit la dynamique du duo Roiland / Harmon. D’un côté, Justin Roiland balance en permanence les idées les plus folles. De l’autre, Dan Harmon fait en sorte que la série garde une forme de cohérence et évite qu’elle ne devienne une sorte de compilation de gags à la ROBOT CHICKEN. Comme l’explique ce dernier :

« Je pense que ce qui fait vraiment avancer l’écriture de la série, c’est Justin qui dit «Je veux vraiment ce truc aléatoire». Tout simplement un truc tellement aléatoire qu’il est forcément sérieux quand il dit qu’il le veut vraiment, parce que ça n’a aucun sens de vouloir ça, alors pourquoi mentirait-il ? Il ne dit pas «Je veux vraiment gagner un Emmy en parlant de féminisme». Il dit « Je veux vraiment un monstre en forme de testicule ». C’est tellement spécifique et aléatoire. Ce n’est pas la seule contribution de Justin, mais c’est le bâton de plutonium qui propulse la DeLorean. Sans ça, les meilleurs moments de RICK AND MORTY n’existeraient pas ».

Au travers de cette mécanique d’écriture, la série fait presque écho au concept de mème tel qu’il s’est développé sur Internet. Justin Roiland fait partie de la génération qui a contribué à populariser cette pratique, c’est un processus créatif qu’il a parfaitement assimilé. Et si ce que décrit Dan Harmon ressemble aux exigences d’un gamin hyperactif, c’est précisément ce qui fait mouche auprès de leur public. Parmi les mille et une idées produites par Roiland, il y en a forcément un certain nombre qui deviennent à leur tour des références qui participent au succès de la série. Par exemple, Roiland a déclaré que le monologue frénétique de Rick à la fin du tout premier épisode (« Rick and Morty forever and forever. 100 years, Rick and Morty’s things. Me and Rick and Morty running around, and Rick and Morty time. All day long forever ».) était une pure improvisation basée sur le personnage de Rick, sans intention particulière. Force est de constater à quel point ce passage a marqué tous les fans de la série, au point de devenir un équivalent du célèbre « six seasons and a movie » de COMMUNITY. Et puis il y a évidemment Abradolf Lincler, créé par Rick en croisant les ADN d’Adolf Hitler et Abraham Lincoln et dont on peut légitimement se demander si Roiland et Harmon ne l’ont pas créé avec l’intention manifeste de faire plaisir à 4chan. Néanmoins, malgré le talent de Justin Roiland pour accrocher le spectateur, la série n’aurait sans doute pas connu le même succès si elle n’avait pas fait preuve d’une approche tout aussi radicale dans ses structures narratives que dans son utilisation des références à la pop culture. C’est précisément ce dont il sera question dans la troisième partie.

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1 Commentaire

  1. PedroLeChat

    Merci pour cet article!

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