RICK & MORTY : LA PRODUCTION

Pour clôturer cette trilogie RICK & MORTY en cinq parties, on va faire un tour dans les coulisses de la série et s’intéresser aux processus de création de la série.

Dans la première partie de ce dossier, nous revenions sur les origines de RICK & MORTY du point de vue de ses créateurs, Dan Harmon et surtout Justin Roiland. Par amour d’une certaine symétrie, nous allons nous intéresser aujourd’hui à ces mêmes origines mais du point de vue de la chaîne qui diffuse la série, Adult Swim. Comme l’explique Dan Harmon dans un podcast ETC, Adult Swim avait initialement l’intention de le recruter pour élaborer une série au format « 30 minutes » (c’est-à-dire 22 minutes effectives plus les coupures pub). Une telle requête était déjà une petite révolution pour Adult Swim. Dans les grilles de programme de la plupart des chaînes américaines, la longueur des épisodes de séries est extrêmement codifiée pour tenir bien souvent dans des cases de trente minutes ou une heure. Jusque-là, Adult Swim avait la particularité de briser complètement ce moule en proposant essentiellement des séries dont les épisodes durent 11 minutes. Même si Adult Swim diffusait déjà des programmes au format « 30 minutes » (par exemple, BLACK JESUS ou THE VENTURE BROS) avant RICK & MORTY, ceux-ci étaient rares et n’était pas forcément écrits par des vétérans du format. En engageant Dan Harmon, le but de la chaîne était justement de créer une série dont le créateur serait rompu au format « 30 minutes ». Après des années à travailler sur COMMUNITY et fort de son amour de la pop-culture, Dan Harmon était le candidat idéal. Le fait de vouloir un auteur chevronné ne traduit pas seulement une exigence de qualité, il correspond aussi à une ambition commerciale. À force de regarder des programmes formatés pour la case « 30 minutes », le public américain est conditionné et présente moins de réticences à suivre des séries suivant ce format. L’idée derrière une série correspondant à ce format était donc pour Adult Swim d’attaquer la case prime time en concevant un programme qui serait en quelque sorte le SIMPSONS de la chaîne : un porte-étendard accessible à un plus large public, tout en étant raccord avec l’esprit référentiel et iconoclaste d’Adult Swim.

Si la série a finalement été diffusée plus tard dans la nuit, le fait que RICK & MORTY soit au centre d’une nouvelle stratégie pour Adult Swim – dans le podcast ETC, Dan Harmon parle du « débarquement de Normandie qu’Adult Swim allait déclencher sur les côtes du prime time » – explique notamment les moyens déployés par la chaîne pour promouvoir la série. Dans le premier article de ce dossier, nous avions évoqué le couch gag des SIMPSONS et l’announcer pack pour DOTA 2. Mais il y a eu aussi un jeu vidéo au titre particulièrement ironique, RICK & MORTY’S RUSHED LICENSED ADVENTURE et une page Instagram contenant des bonus et des mini-jeux, le RICKSTAVERSE. Comme l’explique Harmon, non seulement le network a investi de l’argent dans la promotion de la série mais son département des relations publiques s’est complètement approprié la série au point de surprendre les auteurs eux-mêmes en termes de « canonicité ». Si le succès de la série réside évidemment dans le talent de ses créateurs, il ne faut pas néanmoins ignorer l’impact du soutien et du respect que montre Adult Swim pour la série en elle-même. En prenant soin d’y être extrêmement fidèle dans tous les aspects de la promotion, la chaîne a largement aidé à la constitution d’une fanbase attachée à la série. Grâce à elle et au soutien dont a bénéficié RICK & MORTY entre sa première et sa deuxième saison, l’équipe de production a pu s’étoffer. Le pool de scénaristes comptait quatre plumes pour la saison 1 : Tom Kauffman, Ryan Ridley, Wade Randolph et Eric Acosta. La saison suivante a permis de doubler cet effectif avec le recrutement de Mike McMahan, Matt Roller, Brian Wysol et David Phillips… sans compter des guest writers comme Alex Rubens (pour BIG TROUBLE IN LITTLE SANCHEZ) et Dan Guterman (pour THE RICKS MUST BE CRAZY et INTERDIMENSIONAL CABLE 2: TEMPTING FATE).

Le développement de la série s’est également traduit par la création d’une boite de production dédiée. La première saison était produite par Starburns Industries, société créé par Dino Stamatopoulos (le Starburns de COMMUNITY himself), Dan Harmon et deux autres vétérans de la production télévisuelle, Joe Russo II et James A. Fino. La seconde s’est faite sous l’égide directe de Rick and Morty LLC créée par Dan Harmon et Justin Roiland. Cette transition n’a d’ailleurs pas été sans douleur puisqu’elle a coïncidé avec une menace de grève des animateurs de la série dans le but d’obtenir le droit d’être syndiqué. Cette démarche a priori inattendue – la plupart des dessins animés diffusés par Adult Swim sont produits par des animateurs non syndiqués – était en partie motivée par la charge de travail que représente la série. Alors que les séries Adult Swim se caractérisent souvent par des décors récurrents et des animations de personnages rudimentaires (le meilleur exemple en est la série emblématique de la chaîne, AQUA TEEN HUNGER FORCE), RICK & MORTY met non seulement en scène énormément de personnages et de décors complexes à dessiner et à animer mais elle réutilise très peu de concepts d’un épisode à l’autre… ce qui ne facilitait pas alors le travail des animateurs payés bien en dessous du minimum syndical. Loin d’être simplement un détail interne à la production, la syndicalisation des animateurs traduit le nouveau statut de la série. Après avoir été la nouvelle sensation de l’année 2014 en étant produite de façon « artisanale », RICK & MORTY se « professionnalise » et met en place les structures de production visant à lui assurer une certaine pérennité.

Pour le moment, les producteurs capitalisent peu sur le succès de la série. Malgré l’organisation de panels consacrés à la série aux Comic Con de San Diego et New York, RICK & MORTY a généré très peu de merchandising. Celui-ci se limite essentiellement à une série de comics, écrite par Zac Gorman, illustrée par CJ Cannon (sans intervention de Roiland et Harmon, donc) et éditée par l’éditeur indépendant Oni Press, et aux T-shirts conçus par le seul fournisseur officiel, Zen Monkey Studios. Un choix aussi limité est d’autant plus surprenant qu’avec son énorme quantité de créatures, de gimmicks, de catchphrases, RICK & MORTY aurait de quoi inspirer toutes sortes de produits dérivés. Étant donné que Justin Roiland semble aussi impatient que son public à ce niveau-là, il est probable que ce sera la prochaine étape de l’évolution de la série vers un statut de référence culturelle prépondérante, similaire à celui des SIMPSONS, de FUTURAMA ou de SOUTH PARK. D’ailleurs, le site jinx.com offre depuis peu des peluches Mister Meeseeks et a annoncé d’autres objets RICK AND MORTY dans les mois qui arrivent.

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Alors qu’une troisième saison a été validée par Adult Swim, elle n’a pour l’instant aucune date de diffusion officielle. La série se caractérisant par une inventivité permanente, tant en terme d’écriture, de design que d’animation, le processus de production d’une saison évidemment beaucoup plus lent que sur des séries plus « classiques ». Il est donc peu probable que le délai entre la deuxième et la troisième saison soit sensiblement plus court que celui entre la première et la deuxième, soit presque un an et demi. C’est peut-être là la seule entrave à un succès plus large de la série et il va être intéressant de voir la stratégie qu’Adult Swim va mettre en place pour que la série ne perde pas le momentum qu’elle a accumulé. On espère surtout que cette stratégie sera suffisamment riche pour nous faire patienter jusqu’à la saison 3. En attendant, vous m’excuserez, je vais me rouler en boule sur des bouts de pizza écrasés… ooh wee!

Attention, spoilers dans la vidéo
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