RICK & MORTY : LA NARRATION

Dans les deux premières parties de notre dossier sur RICK & MORTY, nous mettions surtout en avant Justin Roiland, véritable moteur du projet et géniteur des personnages en titre. Il est désormais plus que temps de s’intéresser au rôle capital de Dan Harmon et à la façon dont la série est une synthèse parfaite de ses deux créateurs.

Ceux qui ont vu l’excellent documentaire HARMONTOWN le savent. Dan Harmon est un nerd incontrôlable, ultra-névrosé et quasiment alcoolique. Égocentrique et entêté, il a la réputation méritée d’être un collaborateur particulièrement difficile. En 2010, son comportement oblige Rob Schrab et Sarah Silverman à le virer du SARAH SILVERMAN PROGRAM, une série qu’il a pourtant contribué à créer. De la même façon, ses relations avec les cadres dirigeants de NBC à propos de l’orientation de COMMUNITY ont toujours été notoirement difficiles. Dès lors, il peut sembler surprenant que ce même Dan Harmon apparaisse comme l’élément stabilisateur de RICK & MORTY. La première explication à cela est qu’il ne se voit pas comme le créateur de la série. Ce n’est pas « son » bébé, mais celui de Justin Roiland. Dans l’histoire, Harmon se voit comme une sorte de baby-sitter qui aide un gamin hyperactif à mener à bien ses projets. Ensuite, malgré son caractère instable, Dan Harmon est un auteur qui croie dur comme fer dans la structure campbellienne du récit. Au travers de son expérience avec Channel 101 (que nous avons évoquée dans la première partie de ce dossier), il s’est aperçu que beaucoup de réalisateurs qui participaient au festival n’étaient pas capable de structurer correctement une histoire. Ces lacunes l’ont poussé à chercher un moyen de codifier un récit, et plus spécialement un récit pour la télévision. En s’inspirant du monomythe de Joseph Campbell et de quelques-uns des meilleurs scripts de l’histoire du cinéma, il a formalisé un schéma narratif sous la forme d’un cercle comprenant huit étapes. Dans un premier temps, un personnage est dans sa zone de confort. Puis il veut quelque chose. Ce qui l’amène à une situation insolite. Il s’y adapte. Il obtient ce qu’il veut. Il doit en payer le prix. Il retourne à sa situation familière. Mais il a changé. Ce cercle est ce qu’Harmon appelle un embryon d’histoire.

La bande-annonce du documentaire HARMONTOWN

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Dan Harmon a ainsi écrit COMMUNITY en attribuant à chaque personnage son propre cercle. Tous les cercles n’avançaient pas à la même vitesse. Il pouvait même parfois y avoir des cercles imbriqués les uns dans les autres lorsqu’un cercle représentait une histoire contenue dans un épisode mais que le personnage en question avait également un arc narratif à l’échelle de la saison. Mais la structure devait être là (« si l’intrigue ne suit pas ces étapes, l’embryo n’est pas valide et Dan Harmon recommence à zéro » nous explique cet article de Wired) ! Même dans le documentaire HARMONTOWN, Harmon analyse sa tournée à travers les États-Unis sous l’angle du récit campbellien et en conclût que ce n’est pas lui le héros de l’histoire, mais son ami Spencer Crittenden. Force est de constater que l’évolution de ce dernier, de membre du public d’un podcast à figure centrale de la séquence la plus attendu de la soirée (la partie de Dungeons & Dragons dont Spencer est le maître de jeu) en fait le héros officieux du documentaire. On imagine aisément la patience et le talent nécessaire à Dan Harmon pour travailler sur RICK & MORTY, une série qui ne cesse de mettre en scène des structures narratives où le maître-mot est la répétition… qu’il s’agisse de la répétition des personnages (les Mister Meeseeks de l’épisode MEESEEKS AND DESTROY, les Rick et les Morty de CLOSE RICK-COUNTERS OF THE RICK KIND, la multiplicité des corps possédés par Unity dans AUTO EROTIC ASSIMILATION), des situations (les rêves ou les simulations imbriquées de LAWNMOWER DOG et M. NIGHT SHAYM-ALIENS!, les dimensions parallèles de A RICKLE IN TIME) ou des deux (l’apparition constante de nouveaux personnages dans TOTAL RICKALL). À la fluidité circulaire de l’embryon d’histoire qu’affectionne Dan Harmon, Justin Roiland oppose donc une sorte de blocage, comme un disque rayé qui bute sur un passage qu’il répète sans cesse. D’ailleurs, l’épisode qui ouvre la saison 2, A RICKLE IN TIME, et son split-screen avec 64 cadres différents a été écrit par Roiland seul, alors que Dan Harmon travaillait sur la saison 6 de COMMUNITY pour Yahoo ! Comme le dit le créateur de RICK & MORTY lors d’une interview sur le site du Hollywood Reporter : « Le fait d’imaginer 64 cadres différents et de les produire dans le temps imparti, c’était infernal. De plus, Harmon était parti travailler sur COMMUNITY, et j’aurai vraiment apprécié qu’il soit présent pour cet épisode en particulier ». Cette histoire est donc du pur Roiland et illustre bien la structure narrative qu’il met en œuvre. L’histoire n’avance pas au gré d’un développement fluide que suivent les personnages, elle avance par à-coups. Les personnages ne sont guidés pas par la logique du récit, c’est au contraire cette logique qui cède face aux personnages. Dans RICK & MORTY, les protagonistes ne se sortent pas d’une situation en s’améliorant, en changeant, en s’adaptant comme le voudrait la narration à la Harmon. Bien souvent, la chance et la loi des grands nombres jouent en leur faveur et ils réussissent presque par accident à sortir de la situation dans laquelle ils étaient bloqués. Il y a presque une forme de méthode Shadok dans ce genre de récit : « Ce n’est qu’en essayant continuellement que l’on finit par réussir… ou en d’autres termes : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche » !

Les Meeseeks de l’épisode Meeseeks & Destroy.

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Si tant est qu’on puisse rapprocher une série d’un phénomène comme les mèmes Internet, il est tentant d’établir un parallèle entre ceux-ci et la façon dont RICK & MORTY use de l’accumulation et de la répétition. D’une certaine façon, il s’agit moins de convaincre le spectateur d’adhérer à une idée que de l’imposer de force, de la répéter jusqu’à ce que l’esprit logique du spectateur capitule. L’élément répété n’a plus besoin de raison d’être. Il n’existe plus en tant qu’étape d’une histoire mais en tant que nouvelle itération d’un gag. C’est typiquement le genre de mécanisme qui est à l’œuvre avec l’accumulation de Mister Meeseeks dans MEESEEKS AND DESTROY ou de parasites mentaux dans TOTAL RICKALL. Chaque saison contient par ailleurs deux épisodes centrés sur une succession de saynètes, sans aucun lien entre elles, ni avec l’intrigue. RIXTY MINUTES et INTERDIMENSIONAL CABLE 2: TEMPTING FATE montrent à quel point les auteurs de la série affectionnent ce genre de narration basée sur le non-sens… même si on aurait apprécié de savoir pourquoi il faut couper le fleeb pour faire un plumbus (voir la vidéo ci-dessous) ! La conséquence de cette mécanique narrative, c’est que sa conclusion ne peut aucunement être perçue comme l’aboutissement cohérent du parcours des personnages. C’est forcément une rupture et, bien souvent, cette rupture dans la logique de répétition et d’accumulation est également une rupture de ton. Ce qui explique que, si RICK & MORTY est une série comique, la conclusion d’une bonne partie de ses épisodes est d’une noirceur terrifiante. En guise d’exemple, on peut citer le traumatisme de Morty à la fin de RICK PORTION #9, la fuite du Morty maléfique dans RICKSY BUSINESS, la tentative de suicide de Rick en conclusion de AUTO EROTIC ASSIMILATION ou, évidemment, la toute fin de la deuxième saison. Ces cassures dans le ton de la série sont d’autant plus importantes qu’elles ne représentent pas de simples gags « méta ». Le but n’est pas de se moquer des attentes du spectateur en le privant d’une ultime blague et en lui proposant un final volontairement décevant. C’est au contraire dans ces moments-là que la série se permet d’approfondir ses personnages et que l’influence de Dan Harmon est la plus manifeste.

Pourquoi faut-il couper le fleeb pour faire un plumbus ?

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Dans leur collaboration, Justin Roiland apparaît certes comme un petit génie iconoclaste, prêt à envoyer paître les règles de la narration classique. Mais il peut se permettre cela grâce au travail de Dan Harmon. D’une part, ce dernier va gérer la structure de chaque épisode en s’assurant qu’une idée est viable, comme il le précise lors d’une interview pour le site Splitsider : « L’un des piliers de la série, c’est que moi et d’autres personnes nous demandons si telle ou telle trame raconte vraiment une histoire. Si telle portion arrive en plein milieu d’un épisode, comment la fondre dans l’ensemble ? Et pourquoi est-ce que c’est là ? ». D’autre part, il va utiliser les ruptures de ton que permet la mécanique de la série pour creuser les rapports entre les différents personnages. Le travail sur le sentiment d’abandon de Beth vis-à-vis de son père, sur son mariage avec Jerry, sur la dynamique entre Rick et Morty ou sur le rapport de Rick à sa famille sont autant d’éléments qui portent la marque de Dan Harmon. C’est alors qu’on voit à quel point RICK & MORTY opère la synthèse de deux méthodes d’écriture en apparence contradictoires. La rigueur d’écriture de Harmon offre à Roiland la possibilité de mettre en place ses mécanismes de répétitions nonsensiques, qui dans ses ruptures offre à Harmon un espace pour développer les personnages. En retour, cela permet de utiliser à nouveau des structures narratives répétitives sans pour autant que la série se limite à ce gimmick. Par ailleurs, Justin Roiland a récemment révélé sur Twitter qu’il développe SOLAR OPPOSITES, une nouvelle série pour la Fox en collaboration avec Mike McMahan, également auteur sur RICK & MORTY. Outre la simple curiosité concernant une série produite par deux auteurs de RICK & MORTY, on est forcément intéressé par la forme que pourraient prendre les épisodes de SOLAR OPPOSITES, surtout dans le contexte de la Fox, bien plus strict que celui d’Adult Swim. Au final, c’est probablement le constat le plus surprenant : en une petite vingtaine d’épisodes, RICK & MORTY a réussi à proposer un univers baroque et des histoires insensées sans jamais renoncer à caractériser ses personnages et à les faire évoluer. Au-delà des gags, des catchphrases et des mèmes que la série a pu engendrer, c’est bien là que réside la vraie réussite de RICK & MORTY. Si Dan Harmon et Justin Roiland parviennent à maintenir cet équilibre, ils ont de bonnes chances pour que leur série ne soit pas seulement le phénomène médiatique de quelques saisons. Si le public s’attache aux personnages et s’implique émotionnellement, il n’y a pas de raisons pour que la série dure encore longtemps. Voire pour toujours ! Pendant cent ans, RICK & MORTY ! À jamais, RICK & MORTY ! RICK & MORTY, encore et encore ! Toujours plus de RICK & MORTY ! Tous les jours, RICK AND MORTY ! RICK AND MORTY pour l’éternité !!!

RICK & MORTY pour toujours !

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Les origines de RICK & MORTY
Les influences de RICK & MORTY

2 Commentaires

  1. Lucas

    Très bon article, merci pour la lecture 🙂 !

  2. Lucas

    Super article 🙂 j’ai passé une bonne lecture !

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