NOT QUITE HOLLYWOOD

John McTiernan va donc devoir purger une peine d’un an d’emprisonnement. Choqué par la chute hollywoodienne de cet immense cinéaste, Capture Mag revient sur l’affaire qui l’a provoquée. Une affaire dans une affaire encore plus importante, celle du scandale Pellicano.

La semaine dernière, John McTiernan, l’un des plus grands réalisateurs hollywoodiens des années 80-90, qui a marqué cette époque-là avec des titres aussi mythiques que PREDATOR, PIÈGE DE CRISTAL, À LA POURSUITE D’OCTOBRE ROUGE, LAST ACTION HERO ou encore LE 13ÈME GUERRIER, a été condamné à un an de prison ferme pour avoir mis son producteur Charles Roven sur écoute. L’affaire remonte à l’année 2000 : ROLLERBALL, remake du film du même nom réalisé par Norman Jewison en 1975, est alors en pleine production. McTiernan en est le réalisateur et Roven, le producteur. Comme cela arrive de temps en temps à Hollywood (on en a eu un nouvel exemple cette année avec le sabordage de JOHN CARTER par Disney), le film va être la victime d’une guerre intestine. Dès le tournage et jusqu’à la sortie du film début 2002, des rumeurs désastreuses sont répandues à son encontre.

On a coutume de mettre ces rumeurs sur le dos de Harry Knowles, le webmaster du site Ain’t It Cool News, qui signa une critique incendiaire après avoir assisté à une projection du film six mois avant sa sortie, alors que McTiernan était en train de se battre contre le studio MGM afin de préserver la classification R de son film (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés). Mais les rumeurs ont commencé bien avant le papier de Knowles et McTiernan semblait persuadé que certaines personnes, à Hollywood, voulaient sa tête. L’échec commercial de LAST ACTION HERO, en 1993, avait fragilisé sa position au sein du système, l’empêchant notamment d’imposer la fin qu’il souhaitait pour son film suivant, UNE JOURNÉE EN ENFER, le troisième volet de la saga DIE HARD. Certaines sources vont même jusqu’à dire que cet échec l’avait rendu paranoïaque. La fin des années 90 fut également une période noire pour le cinéaste : il dut faire face successivement à un divorce, d’avec la productrice Donna Dubrow, et à la guerre qui l’opposa à son producteur Michael Crichton sur LE 13ÈME GUERRIER. McTiernan ressortira brisé de cette période, se réfugiant dans son ranch du Wyoming pour oublier le remontage et la débâcle commerciale de son film de viking. On se souvient de l’actrice Rebecca Romijn-Stamos, qui déclarait sur le commentaire audio de ROLLERBALL que le metteur en scène pleurait régulièrement sur le plateau du film, après avoir tourné telle ou telle prise. Nous avons nous-même rencontré John McTiernan en 2003, au moment de la promotion de BASIC, et force est de constater que le réalisateur nous avait paru déprimé, pour ne pas dire dépressif, et abattu par la tournure qu’avait pris sa carrière. Bref, toujours est-il qu’au moment du tournage de ROLLERBALL, John McTiernan aurait mis sur écoute son producteur Charles Roven afin de savoir ce qu’il disait dans son dos. C’est ici qu’intervient Anthony Pellicano, le détective que le cinéaste aurait embauché pour parvenir à ses fins.

Pellicano, 68 ans, détective privé fort en gueule et sans scrupules, exécuteur des basses œuvres d’un Hollywood féru de complots en tout genre, croupit en prison depuis novembre 2002. Celui que l’on appelait le « détective privé des stars » s’est retrouvé l’acteur principal d’un des plus gros scandales qu’ait connu Hollywood. Car, au-delà des différentes affaires criminelles dans lesquelles il est impliqué, Pellicano est devenu à lui seul le symbole d’un microcosme privilégié, amoral et paranoïaque que l’imaginaire populaire se plaît à voir comme la Babylone des temps modernes. En fait, tout commence par un matin de juin 2002. Jusqu’ici, Pellicano est quasiment intouchable. Il est, selon ses propres dires, le « détective privé n°1 au monde » ou encore « le dernier recours ». Cela fait vingt ans qu’il règne sur la face cachée de la Cité des anges, qu’il monte des coups, truque, espionne, enregistre illégalement, insulte, menace, et tout ça sans jamais être inquiété. Né à Chicago, au sein d’une famille d’origine sicilienne, Anthony Joseph Pellican Jr jouera toute sa jeunesse le rôle du gros dur, entretenant notamment la légende autour de ses origines. Littéralement fasciné par la mafia et ses rituels, il parle comme les « wise guys » qu’il fréquente, s’habille comme eux et va même jusqu’à rétablir le o final de son nom de famille, supprimé par ses ancêtres à leur arrivée aux États-Unis. Sa première femme raconte même qu’il n’aurait loupé pour rien au monde un épisode des SOPRANO à la télé et qu’à une époque, il envisageait de demander à ses enfants de lui embrasser la main, comme le faisait Don Corleone dans LE PARRAIN.

En 1977, le privé gagne son ticket d’entrée à Hollywood en proposant ses services à Elizabeth Taylor. Pour une affaire trouble tournant autour de la profanation de la tombe du producteur Mike Todd, troisième mari de la star décédé en 1958, et de la disparition de son cadavre. Pellicano, utilisant ses contacts avec la Mafia, finit par retrouver la dépouille de Todd non loin du cimetière, dans un endroit pourtant déjà visité par la police. Maîtrisant parfaitement tous les rouages de l’autopromotion, Pellicano est allé jusqu’à faire filmer sa découverte par une équipe de télévision. Liz Taylor, conquise par ce rouleur de mécaniques, lui ouvre son carnet d’adresses et lui présente son avocat, Howard Weitzman, qui va devenir son premier client californien. Le détective privé s’installe alors à Los Angeles, dans un cabinet équipé du matériel dernier cri en termes d’écoutes téléphoniques, un endroit qu’il baptise son « quartier général ». Dans les années qui suivent, il se rend peu à peu indispensable pour toutes les célébrités souhaitant se débarrasser d’un fan trop gênant, éconduire un amant indésirable ou enquêter sur un enfant illégitime sorti de nulle part. Ses clients s’appellent O.J. Simpson, Tom Cruise, Stevie Wonder, Roseanne, Kevin Costner, Bill Clinton, Farah Fawcett (dont il deviendra l’amant), l’arnaqueur Christophe Rocancourt, le producteur Don Simpson (pour le compte duquel il aurait menacé la maquerelle Heidi Fleiss) et même Michael Jackson, qui le payera 100 000 dollars par semaine pour le laver des accusations de pédophilie dont il est l’objet. Partout où il passe, Pellicano trafique, soudoie, nettoie les preuves afin de rendre ses clients plus blancs que blancs. On l’appelle « le mangeur de péchés ».

Mais il ne se limite pas aux histoires d’alcôve et s’implique également dans le business hollywoodien. La méthode Pellicano : sympathiser avec les plus grands avocats de Hollywood, qui, dans le but de gagner les procès de leurs prestigieux clients, n’hésiteront jamais à faire appel aux méthodes musclées du privé. Un privé qui la ramène de plus en plus, qui se comporte avec ses clients comme un parrain mafieux (lorsqu’il est engagé, il leur dit avec solennité qu’ils viennent de rejoindre sa « famille »), qui aime à dire aux journalistes qu’il n’y a rien de plus utile qu’une bonne batte de base-ball pour régler les problèmes. Au début des années 90, Pellicano est devenu une figure incontournable du milieu hollywoodien. Il a ses entrées partout, dans les soirées de la jet set, dans les bureaux des studios ou des policiers, dans les bordels de luxe de Beverly Hills, dans les limousines des hommes politiques. Il fréquente même ouvertement les membres de la pègre. Le journaliste Alex Constantine dira d’ailleurs à son propos : « Pellicano a plus de connections avec la Mafia que J. Edgar Hoover ». Et certaines célébrités ayant eu affaire à lui n’hésiteront pas à dire combien le bonhomme leur fait peur. L’acteur Sylvester Stallone déclare ainsi en 1993 : « Si vous êtes l’ami de Pellicano, vous faites partie de sa famille. Si vous ne l’êtes pas, c’est que vous avez un problème ». Et ils sont nombreux, à Hollywood, à avoir eu des problèmes avec le détective privé. Un exemple parmi tant d’autres : le scénariste Bo Zenga, en litige avec Brad Grey, le patron du studio Paramount et l’un des meilleurs clients de Pellicano, a vu sa mère, une pauvre femme diabétique, aveugle et impotente, harcelée au téléphone et terrorisée par le privé. Zenga témoigne :

« Pellicano a fait tout ce qu’il pouvait pour la forcer à me convaincre d’abandonner les poursuites contre Grey. Et il a continué jusqu’à ce qu’elle finisse par mourir d’une attaque. Cet homme est le mal à l’état pur ».

Jusque là homme de l’ombre, le détective privé commence à sortir au grand jour. De plus en plus puissant (ses bureaux sur Sunset Boulevard sont devenus une véritable entreprise), de plus en plus arrogant, il n’est pas rare qu’il s’attaque violemment aux journalistes se penchant sur son cas. Insultés et menacés de mort par le détective privé, certains d’entre eux se sont même retrouvés braqués en pleine rue par un inconnu ou renversés par une voiture. Ça ne peut plus durer ainsi. Pellicano est devenu trop incontrôlable. Et c’est ainsi que, par un matin de juin 2002, la journaliste Anita Busch découvre un poisson mort sur le pare-brise cassé de sa voiture (une véritable menace de mort dans la liturgie mafieuse), accompagné d’un papier sur lequel on peut lire : « Stop ! ». Busch enquêtait alors sur deux affaires, l’une liée à Michael Ovitz, ancien patron de Disney, et l’autre portant sur les liens éventuels de l’acteur Steven Seagal avec la Mafia. Peu après, un petit gangster, Alexander Proctor est arrêté, avoue sa culpabilité et dénonce Pellicano comme le commanditaire du délit. Le FBI, alerté par la journaliste, fait une descente dans les bureaux de Pellicano et y découvre 200 000 dollars en liquide, des grenades, des armes, de puissants explosifs militaires et surtout, des centaines de bandes audio et des millions de pages de retranscriptions d’écoutes téléphoniques. Sur les bandes, les voix de Tom Cruise et Nicole Kidman, de Sylvester Stallone, de l’acteur Keith Carradine, de Bo Zenga, de l’ex-femme du milliardaire Kirk Kerkorian et d’une multitude d’autres personnes actives à Hollywood.

Arrêté pour détention illicite d’armes de guerre, Pellicano est condamné à 30 mois de prison. En février 2006, la veille de sa libération, il apprend que le parquet fédéral, après plusieurs années d’enquête, vient de faire valoir 110 chefs d’inculpation à son encontre, parmi lesquelles écoutes illégales, extorsion, accès illégal à des informations gouvernementales, association de malfaiteurs, usurpation d’identité, racket et destruction de preuves. Le système Pellicano vient d’imploser : le détective privé risque plusieurs peines de 20 ans de prison, et à sa suite, des personnalités, des employés de compagnies téléphoniques, des policiers et des avocats renommés sont également inculpés pour avoir utilisé les services du détective ou pour s’être laissé corrompre par lui. Finalement, en décembre 2008, l’ex-détective est reconnu coupable de 76 chefs d’accusation et condamné à 15 années de prison. À Hollywood, tout le monde tremble. Des personnalités comme Dennis Wasser, l’avocat de Tom Cruise, comme l’acteur Warren Beatty ou l’ex-nabab Michael Ovitz, qui ont tous eu recours aux services de Pellicano, craignent d’être éclaboussés par cette sombre affaire. Depuis sa prison, Pellicano reste quasiment muet, et lorsqu’il rompt le silence pour recevoir un journaliste, il se contente de faire des sous-entendus sans rentrer dans les détails, laissant par exemple entendre qu’il connaît une star masculine particulièrement friande de sex-toys féminins ou que ce qu’il sait sur Arnold Schwarzenegger aurait suffi pour l’empêcher de devenir gouverneur de Californie. Mais curieusement, dans les faits, une seule personnalité ressortira réellement éclaboussée.

Fin septembre 2007, John McTiernan est donc devenu la première célébrité de cette affaire à être condamnée. Non pas pour avoir mis sur écoute Charles Roven mais pour avoir menti au FBI, ce qui est considéré comme un crime fédéral : en effet, le 13 février 2006, le réalisateur a déclaré aux enquêteurs fédéraux qu’il n’avait jamais rencontré Anthony Pellicano et qu’il ne l’avait donc jamais rétribué 50 000 dollars pour mettre Roven sur écoute. Ce que l’écoute des bandes audio saisies au bureau du détective a totalement contredit. Pour bien signifier que personne à Hollywood n’est à l’abri de la justice, la juge Dale Fischer s’est montrée particulièrement sévère avec McTiernan, qui a été condamné à quatre mois de prison ferme et 100 000 dollars d’amende. Enfin, la semaine dernière, l’appel du cinéaste a été rejeté et sa peine de prison est passée à une année. Ayant épuisé tous ses recours, McTiernan va désormais être obligé d’effectuer cette peine. Durant celle-ci, il est possible que Pellicano, ayant fait appel de sa condamnation, parvienne à sortir de prison. Au final, le metteur en scène aura vu sa carrière stoppée net (il n’est plus retourné sur un plateau de cinéma depuis 2002) et, après une telle condamnation, cette dernière a peu de chance de s’en remettre. McTiernan, en plus d’être réputé pour son caractère peu conciliant, n’est pas une star : il peut difficilement prétendre à une rédemption médiatique à la Robert Downey Junior. Sa seule porte de sortie serait peut-être de venir poursuivre sa carrière en Europe. Mais le voudra-t-il ? En attendant, même s’il semble avoir bel et bien fauté, on déplorera le fait que, en étant la seule figure hollywoodienne à payer le prix fort dans cette histoire, il ait fait figure d’exemple. Et on le déplorera d’autant plus que cette décision de justice risque bien de priver ses fans du nouveau film que l’on attend tous depuis bientôt dix ans.

(Cet article est la version étendue et refondue d’un article publié dans Le Figaro Magazine du 6 octobre 2007)

    2 Commentaires

    1. loic

      Pour « compléter » l’article d’Arnaud, signalons qu’en 2009, en marge de cette affaire, Mc T a mis en boîte une série de témoignages à propos de manipulations dont se seraient rendus coupables Karl Rove (ancien conseiller de G.W. Bush Jr) ainsi qu’un mystérieux groupe (appelé « The Federalist Society ») composé de procureurs et juges fédéraux ralliés au camps Républicain.
      Parmi ces agissements, McT avance ainsi que Rove serait directement lié aux accusations faites à Pelicano, qui était entre autre l’avocat d’Hilary Clinton (elle même candidate, à l’époque, aux primaires démocrates). Et que par effet boule de neige, l’affaire McT découlerait donc de cette manipulation de Rove.
      Il va sans dire que cette « théorie du complot » (ainsi que la forme du docu. en lui-même) n’a rien fait pour arranger la situation et l’image de notre action director préféré.
      Pour les courageux qui veulent tenter le truc, c’est encore visible ici: http://www.politicalprosecutions.org/

      (Loïc)

    2. Henry

      Intéressant et instructif cet article comme souvent ici, a quand un papier sur Harry Knowles ???

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