L’HIVER INDIEN

Après une excellente première saison, le showrunner Noah Hawley confirme les espoirs que l’on pouvait mettre en lui : malgré un changement radical de ton, de propos et même d’époque, la seconde saison de FARGO impose la série comme l’une des meilleures créations télévisuelles de ces dernières années. Analyse d’un petit chef d’œuvre !

Noah Hawley avait exposé son projet pour FARGO dès l’annonce de la première saison. Chaque histoire « vraie » racontée dans la série découle d’un grand livre intitulé The History of True Crime in the Midwest (que l’on peut voir dans l’épisode 9 de cette saison 2) et serait donc potentiellement connectée aux autres par des lieux ou des personnages. Dans cette seconde saison en forme de préquelle, on retrouve ainsi plusieurs personnages issus de la première (à commencer par la jeune Molly et son père Lou propulsé protagoniste principal), mais la série conserve le même type de format anthologique que TRUE DETECTIVE ou AMERICAN HORROR STORY. Chaque saison peut donc être regardée indépendamment des autres et possède surtout son identité propre. Après la sobriété quelque peu austère de la première saison (située en 2006), FARGO – SAISON 2 se déroule cette fois en 1979 et assume donc le style plus flamboyant de la fin des années 70, si ce n’est que l’action reste cantonnée aux plaines monotones du Midwest américain. Tout comme son aînée (et comme le film des Coen), la seconde saison de FARGO met en scène la vie de quelques habitants d’une petite bourgade du Midwest entraînés dans un engrenage criminel qui va bouleverser leur vie. Néanmoins, cette deuxième saison se distingue de la précédente en mettant l’accent sur les organisations criminelles impliquées. Dans la première saison, on ne savait que très peu de choses sur l’organisation à laquelle appartenait Sam Hess et encore moins sur les employeurs de Lorne Malvo. Le récit laissait cet aspect dans l’ombre pour se concentrer sur les rapports entre individus. Ici, la guerre qui oppose la famille Gerhardt, des caïds locaux de la ville de Fargo, au syndicat du crime de Kansas City devient un élément central, tant au niveau narratif que thématique. Et au travers de cet affrontement, dont l’enjeu repose sur une question de territoire mais aussi d’idéologie, Noah Hawley développe un propos politique sur l’Histoire des États-Unis.

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Pour cela, le showrunner façonne une sorte d’hybride entre deux genres profondément américains : le film de gangsters et le western. Bien qu’elle soit d’origine allemande, la famille Gerhardt est caractérisée comme une tribu indienne. Ses membres vivent dans un camp en plein milieu de la campagne et adoptent un mode de fonctionnement tribal puisque la succession à la tête du clan se fait de père en fils. Lorsqu’ils sont attaqués, ils cherchent le soutien des tribus alliées. Ils comptent même un véritable amérindien dans leurs rangs. La mafia de Kansas City est, quant à elle, assimilée au gouvernement des États-Unis : leur but est de s’emparer du territoire des Gerhardt par le biais d’un traité largement en la défaveur de ces derniers, ou tout simplement par la force le cas échéant. Hawley renforce d’ailleurs cette orientation vers le western au travers de figures de mise en scène ou d’accessoires propre au genre. Bien qu’étant Noir et arborant une coupe afro, le personnage de Mike Milligan porte également une cravate « bolo » typique des cowboys et les tueurs qui l’accompagnent évoquent la figure des pistoleros Léoniens, chapeaux et longs manteaux de cuir à l’appui. Toutefois, Noah Hawley ne se contente pas d’emprunter les codes du western, il en reprend aussi les enjeux idéologiques tout en les modernisant. Ce sont deux philosophies qui s’affrontent au travers du combat entre la famille Gerhardt et le Syndicat de Kansas City. L’un des buts officiels des guerres indiennes était de « civiliser » un territoire soumis jusque-là aux règles traditionnelles des tribus qui y vivaient. Dans FARGO, l’antagonisme est similaire : il s’agit de remplacer la gestion familiale et tribale de la famille Gerhardt par un crime organisé, structuré suivant le modèle des entreprises modernes. Aux valeurs de famille, d’honneur et de loyauté, se substituent des questions de management, de budget et de rentabilité. Ce que Noah Hawley met donc en scène, c’est le tournant néo-libéral des années 80, c’est-à-dire le moment où les petites entreprises familiales, fussent-elles criminelles, sont défaites par des grands groupes aux règles de gestion implacables. Cette opposition entre deux conceptions de l’entreprise est fortement suggérée durant toute la saison, avant d’être explicitée avec la conclusion de l’arc narratif de Mike Milligan. Alors que celui-ci voyait dans la guerre contre la famille Gerhardt un moyen de devenir un véritable gangster à l’ancienne, sa victoire provoque justement la destruction de cet univers qu’il a fantasmé. Et quand il s’imagine en néo-cowboy régnant sur son ranch conformément aux règles du Far West, son chef lui fait rapidement comprendre que le territoire de Fargo doit désormais se plier aux normes de gestion du Syndicat, lui rajoutant qu’il ferait mieux d’abandonner son accoutrement de cow-boy pour une tenue un peu plus corporate. Lorsqu’il tente de protester, d’invoquer les règles du passé, la réponse de son supérieur est on ne peut plus claire : « Tu veux retrouver le bon vieux temps ? Va travailler dans une mine. Nous sommes dans le futur. Écoute, on est parti du mauvais pied toi et moi, mais tu m’as l’air un bon gars alors je vais te donner un conseil. Plus vite tu comprendras qu’il n’y a plus qu’une sorte de business dans le monde, le business de l’argent, uniquement fait de un et des zéro, le mieux se sera pour ta pomme. […] Je ne parle pas de matraquer des crânes pour monter un racket. Je parle de profits et de pertes… d’infrastructure ! ».

Enfin, Noah Hawley relie également ces deux périodes de transition de l’Histoire américaine – la conquête de l’Ouest et le développement du néo-libéralisme – au travers de la figure de Ronald Reagan. Le prologue du premier épisode l’évoque hors champ en tant qu’acteur sur le plateau de tournage d’un film représentant un massacre d’Indiens à Sioux Falls puis l’épisode 5 le met directement en scène en tant que candidat à l’élection présidentielle. Reagan (ici interprété par Bruce Campbell) est donc le point de symétrie de la saison : de manière directe, les corps des figurants interprétant les Indiens morts au début du premier épisode correspondent aux images qui ouvrent le dernier épisode et représentant les corps de la famille Gerhardt. Pour ne laisser aucun doute sur la correspondance entre ces deux moments, le dernier épisode s’intitule d’ailleurs PALINDROME. Intervenant à la moitié de la saison, Reagan occupe donc littéralement une place centrale dans le récit mais sa personne même, à la fois acteur de western et chantre du néo-libéralisme, représente l’analogie entre les années 1880 et les années 1980. Néanmoins, cette seconde saison ne se limite pas à montrer le remplacement d’une idéologie dominante vers une autre, elle prend aussi soin de montrer les effets de l’implacable logique de l’Histoire sur les individus. Dans la première saison, Lester Nygaard cristallisait l’opposition entre la morale traditionnelle et le nihilisme de Lorne Malvo. C’est désormais au tour de Peggy et Ed Blumquist d’incarner les deux visions du monde en présence : si Ed ne rêve finalement que de mener une petite vie tranquille dans la ville de Luverne, Peggy est quant à elle terrorisée à l’idée de rester une simple coiffeuse dans un trou paumé du Minnesota. Le premier est prêt à tout pour perpétuer le mode de vie modeste et traditionnel du Midwest, la seconde veut tout changer, à commencer par elle-même. Elle attend tellement du futur qu’elle est prête à payer une fortune pour participer à un séminaire de développement personnel. Contrairement à Ed, elle ressent le fait d’être à un tournant de l’histoire et cette intuition la plonge dans un profond désarroi existentiel. Dès lors, elle est susceptible de suivre le genre d’escrocs qui vont pulluler dans les années 80, se présentant comme des « gourous de la réussite ». Interprété par une Kirsten Dunst en état de grâce, le personnage de Peggy personnifie donc les questionnements existentiels de cette saison.

Par ailleurs, la série appuie la thématique des individus confrontés à l’absurdité de leur vie face aux changements de l’Histoire au travers des titres des épisodes. WAITING FOR DUTCH fait référence à EN ATTENDANT GODOT de Samuel Beckett. THE MYTH OF SISYPHUS est le titre d’un essai de Camus. FEAR AND TREMBLING est un ouvrage du philosophe existentialiste Søren Kierkegaard. RHINOCEROS reprend le titre de la pièce de théâtre du dramaturge de l’absurde Eugène Ionesco. D’autres titres d’épisodes évoquent même les œuvres de Kafka, Picasso, Max Ernst et de l’écrivain O. Henry. Avec une grande élégance, la saison 2 de FARGO décline en outre les différents modes d’interactions entre l’Histoire et les individus. Le premier épisode s’ouvre ainsi sur un célèbre discours de Jimmy Carter, alors encore Président des États-Unis. Dans ce discours, Carter explique être au diapason de l’état d’esprit des citoyens américains et il y exprime ce qu’il considère être une « crise de confiance » aux résonances à la fois existentielles et politiques : « C’est une crise qui frappe en plein dans le cœur à la fois l’âme et l’esprit de notre volonté nationale. On retrouve son action dans le doute sans cesse grandissant à propos du sens de nos propres vies mais aussi dans la perte d’une unité de but pour notre nation ». Par une forme d’ironie du sort, c’est ce discours dont le but était de fédérer la nation derrière le Président qui se retournera contre Carter au profit du credo beaucoup plus optimiste et triomphaliste de Reagan. De la même façon, les derniers épisodes de la saison font plusieurs fois référence au Mont Rushmore, lieu touristique où les Américains peuvent commémorer quatre de leurs plus grands Présidents. D’autres éléments de la série symbolisent l’ingérence de l’Histoire et de la raison d’état dans la vie des individus. Le personnage de Karl Weathers, joué par le toujours excellent Nick Offerman, est ainsi un conspirationniste obsessif qui voit l’emprise du gouvernement partout. On peut d’ailleurs interpréter le choix d’utiliser une soucoupe volante en guise de deus ex machina dans l’épisode 9 sous cet angle. L’idée est très certainement empruntée à THE BARBER : L’HOMME QUI N’ÉTAIT PAS LÀ mais elle n’a toutefois pas la même symbolique que dans le film des frères Coen. Celui-ci se passait dans les années 50, un contexte dans lequel la soucoupe volante laissait plutôt Ed et Peggy Blumquist (Jesse Plemons et Kirsten Dunst), le couple par lequel tout arrive dans FARGO - SAISON 2présager une menace ou un risque d’invasion. En réutilisant cette référence dans le contexte de 1979, Noah Hawley évoque plutôt les deux grands films d’extra-terrestres de cette période-là : RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE et E.T., deux films dans lesquels le rôle du gouvernement est d’interférer dans la vie de simples citoyens pour leur cacher la vérité.

Au final, l’ultime question que pose la deuxième saison de FARGO est simple : comment réagir lorsqu’on prend conscience de l’insignifiance de la vie humaine par rapport à la logique implacable de l’Histoire ? Quel sens donner à notre existence si celle-ci peut être broyée à tout moment par des forces qui la dépassent ? Pour y répondre, le personnage de Noreen Vanderslice se réfère à Camus, dont elle lit LE MYTHE DE SISYPHE : « Camus dit que le fait de savoir qu’on va mourir rend la vie absurde ». Ce à quoi Betsy Solverson rétorque : « Une personne avec un peu de bon sens ne dirait jamais quelque chose d’aussi ridicule. On nous met sur cette terre pour accomplir quelque chose. Et chacun de nous a le temps qu’il a pour y parvenir. Et quand cette vie est finie et que tu te retrouves devant le Seigneur… ben, essaie un peu de lui dire que ce n’était qu’une blague inventée par un Français ». Dès lors, on pourrait reprocher à Noah Hawley d’exprimer une version peu charitable des idées de Camus, mais peu importe. Comme souvent avec les questions philosophiques, l’important n’est pas dans la réponse mais dans la façon dont on pose la question… et avec cette seconde saison, aussi riche thématiquement que formellement, FARGO pose cette question de la plus belle manière qui soit !

FARGO – SAISON 2 est disponible sur Netflix.

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