LE TERRITOIRE DES LOUPS

15 avril 2014 : la chaîne FX dévoile le premier épisode de la série FARGO, improbable adaptation télévisuelle du célèbre film des frères Coen. Le projet est casse-gueule, et on ne donne d’ailleurs pas cher de cette tentative de réappropriation de l’œuvre de deux des auteurs les plus plébiscités du cinéma américain. Mais au terme d’une première saison de qualité, force est de constater l’incroyable réussite du showrunner Noah Hawley. Revenons en détails sur les premiers épisodes qui ont imposé FARGO comme l’une des meilleures séries du moment !

À l’annonce de sa mise en chantier, FARGO apparait comme un projet absurde. En effet, comment adapter l’univers si particulier des frères Coen, et spécialement celui de l’un de leurs films les plus idiosyncratiques, dans un format épisodique et télévisuel ? Cela semble être impossible, du moins sans diluer la radicalité de l’ironie et de l’esthétique des Coen, voire sans tomber dans une version caricaturale de leur écriture et de leur mise en scène. Pourtant, dès le premier épisode, l’évidence s’impose. Noah Hawley a parfaitement su retrouver l’équilibre entre drame et comédie, si caractéristique du cinéma des frères Coen. Réinterprétation du FARGO original (avec Martin Freeman en version alternative de William H. Macy, Allison Tolman remplaçant Frances McDormand, Russell Harvard et Adam Goldberg en lieu et place de Steve Buscemi et Peter Stormare), la série raconte comment la vie de Lester Nygaard (Martin Freeman), un agent d’assurance pusillanime, va être bouleversée au contact de Lorne Malvo, un énigmatique tueur à gages interprété par Billy Bob Thornton. Cette rencontre entraînera le reste de la ville de Bemidji et la région aux alentours dans une spirale de meurtres sanglants. Extrêmement respectueuse de l’esthétique des frères Coen, FARGO ne cesse de rendre hommage aux deux réalisateurs au travers d’easter eggs et de références plus ou moins explicites à leur filmographie. Néanmoins, là où Noah Hawley fait preuve d’une compréhension profonde et d’une véritable déférence vis-à-vis de l’œuvre des Coen, c’est dans sa façon d’aborder la question du réalisme moral.

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Malgré un apparent cynisme de façade, le cinéma des frères Coen est profondément moral : il y existe non seulement une forme objective du Bien et du Mal (les deux sont aussi absolus l’un que l’autre) mais de plus, leurs personnages ont toujours conscience de cette réalité morale. Ils peuvent occasionnellement être poussés par leur bêtise, leur cupidité, leur méchanceté ou encore leur lâcheté quand il s’agit d’ignorer les règles morales. Par quelques coups du sort scénaristiques, ce sont parfois les Coen eux-mêmes qui placent leurs personnages dans des situations où ceux-ci enfreignent de bonne foi des interdits moraux. Mais il n’y a jamais chez les Coen de situations ambiguës où la valeur morale des actions des protagonistes pourrait être débattue. Peut-être faut-il voir dans la relation que les auteurs ont avec leurs personnages un reflet des relations entre le Dieu du judaïsme et sa Création. Dans les deux cas, on retrouve la présence de règles clairement définies que les humains choisissent d’enfreindre par moments. On y trouve aussi cette dose d’arbitraire où le Créateur (qu’il s’agisse de Dieu dans la Bible ou de la fratrie dans leur film) met ses créatures à l’épreuve. Cette analogie est particulièrement évidente dans A SERIOUS MAN, qui est directement inspiré du Livre de Job. Mais on peut également penser à BARTON FINK, O’BROTHER, BURN AFTER READING ou encore INSIDE LLEWYN DAVIS comme autant d’exemples où le côté moral (mais pas moraliste) de la fratrie est particulièrement évident. C’est précisément cet aspect de l’œuvre des frères Coen que la première saison de FARGO va questionner, notamment à travers le personnage iconique de Lorne Malvo. Bien qu’il soit interprété par Billy Bob Thornton (qui incarnait Ed Crane dans THE BARBER : L’HOMME QUI N’ÉTAIT PAS LÀ), Malvo est un personnage anti-Coenien, notamment parce qu’il rejette totalement toute idée de morale transcendante au profit d’une approche purement naturaliste. Pour lui, les humains sont des animaux comme les autres, soumis à la même logique de prédation. Comme il le dit lui-même : « L’homme est déjà un loup pour l’homme, mon ami ». Lorsqu’il exécute un contrat, il ne se sent pas plus moralement coupable que le loup qui s’attaque à son gibier. Son arrivée à Bemidji ne va donc pas seulement perturber la tranquillité de la bourgade, elle va remettre en cause les fondements même de son fonctionnement et les valeurs morales sur lesquelles est basé le comportement de ses habitants.

Dès lors, la série va d’ailleurs prendre un malin plaisir à épouser le point de vue de Malvo. Sur le papier comme à l’écran, elle ne cesse d’associer des personnages à des animaux. En tant que prédateur, Lorne Malvo est évidemment comparé à un loup. Lors d’une discussion avec Stavros Milos (Oliver Platt), il évoque le vitrail dans le bureau du magnat local, représentant le martyre de Saint Laurent. Stavros admet qu’il s’identifie au saint, dont il admire l’aspect dur à cuire (laissez, c’est voulu). Évoquant la légende de Rémus et Romulus, Malvo lui explique alors que les Romains n’ont pas tué Saint Laurent parce qu’il était chrétien mais parce que Rome a été fondée par des loups, et que c’est ce que font les loups : ils chassent et ils tuent. Le processus d’identification des personnages est tel que si Stavros s’identifie à Saint Laurent et qu’il représente une proie pour Malvo, le spectateur comprend logiquement que ce dernier s’identifie lui-même à un loup… et il finira d’ailleurs par être victime d’un authentique piège à loup. Et il en va ainsi pour la plupart des protagonistes majeurs de cette première saison : en montrant Malvo remplacer l’eau de la douche de Stavros par du sang de porc, on comprend que la série associe l’animal à ce personnage. L’incompétence du chef de la police Bill Oswalt (Bob Odenkirk) est soulignée par le trophée de pêche dans son bureau : complètement dépassé par les événements, il est finalement aussi inoffensif qu’un simple poisson. L’instructeur de fitness qui essaie de faire chanter Milos (Glenn Howerton) est lui associé à un bœuf : dans le placard où il discute avec Malvo, on distingue clairement un carton avec la mention « Leboeuf Misc ». Enfin, lorsque Lester Nygaard rend visite à Gina Hess (Kate Walsh), le salon contient un tableau de taureau et plusieurs sculptures de taureaux et de chevaux. En outre, lorsque Gina essaie de séduire Lester, un poste de radio diffuse la chanson « Crawling King Snake » de John Lee Hooker. D’ailleurs, lorsque Gina évoque ses deux fils, elle en parle également comme des animaux : « Désolé pour le comportement des garçons, ce sont de vrais animaux. Pour de vrai : ils pètent sur tout, les murs, l’un sur l’autre ». Même le nom de Nygaard – qui signifie « nouvelle ferme » – évoque le monde animal. En poussant un peu l’interprétation, on pourrait faire un parallèle entre LA FERME DES ANIMAUX de George Orwell et le comportement de Lester : débarrassé de ses propres règles morales à partir du huitième épisode, il va se croire supérieur aux autres « animaux ».

Les seuls personnages qui semblent échapper à cette caractérisation sont la policière Molly Solverson et son père Lou (Keith Carradine). À aucun moment, ils ne se laissent impressionner par Malvo. Forts de leur sens moral, ils comprennent immédiatement qu’avoir peur de lui consiste à se laisser dominer par ses instincts animaux et rentrer dans ce jeu du prédateur et du gibier. Pour autant, même s’ils présentent un contrepoint au tueur à gages, ils ne sont pas dupes de la nature humaine et de la facilité avec laquelle certains sont capables de faire le mal. Lorsque Gus Grimly (Colin Hanks) expose son point de vue, en disant que les gens sont censés être meilleurs, au sens moral du terme, la très pragmatique Molly lui répond : « Cela doit vraiment être dur pour vous de vivre dans ce monde si vous croyez à cela ». En caractérisant ses personnages au travers de comparaisons avec des animaux, Noah Hawley expose donc un univers purement matérialiste et naturaliste. En cela, il rompt radicalement avec une tradition biblique qui fait de l’humanité le réceptacle de certains pouvoirs divins. Dans la Bible, avant d’être un barbu céleste, Dieu est une parole, une entité qui se manifeste en parlant. Contrairement aux Dieux de certaines mythologies qui créent le monde grâce à leurs talents de potier ou de forgeron, le Dieu de la Bible créé l’univers en parlant. Comme dit dans L’Evangile de Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu ». Or, dans la Genèse, Dieu donne vie à Adam en lui soufflant dans le nez. Il est évident qu’au travers de cet acte, Adam hérite d’une partie du souffle divin et donc de certaines caractéristiques divines. Il en fera d’ailleurs usage en nommant les animaux, se plaçant ainsi au dessus d’eux en distribuant leur identité en fonction de son bon vouloir. On peut aussi voir l’absorption d’un autre pouvoir divin dans l’épisode de L’Arbre de la Connaissance, à savoir la capacité à faire la distinction entre le Bien et le Mal. Suivant cette logique, l’humanité décrite dans la première saison de FARGO est une humanité sans Créateur, une humanité qui ne se distingue en rien du reste du règne animal, une humanité dénuée de sens moral intrinsèque.

Cette absence de Créateur se fait également sentir lorsque la série reprend des épisodes de la Bible pour en changer l’issue. La relation entre Lester et son frère Chaz, par exemple, est construite sur le modèle d’Abel et Caïn. Comme Caïn, Lester est l’aîné de la fratrie. Pourtant, c’est son frère qui a l’ascendant, à qui tout réussit, que Dieu récompense de ses sacrifices. D’ailleurs, comme Abel, Chaz est un viandard. Si Abel savait s’attirer les bonnes grâces de Dieu en lui sacrifiant un agneau, Chaz apparaît pour la première fois dans la série en préparant un jambon à cuire. Il s’en occupe tellement que Lester lui en fait la réflexion : « Tu vas devoir épouser ce jambon si tu continues à faire sa connaissance comme ça ». Chaz est aussi un chasseur, comme le montre sa collection de fusils. Et comme dans le cas d’Abel et Caïn, Lester se retournera contre son frère cadet, en l’occurrence en le faisant accuser à tort du meurtre de sa propre femme. Sauf que, contrairement à la Bible, il n’y aura aucun Dieu pour venir châtier Lester. Une fois débarrassé de son frère et des soupçons de la police, c’est au tour de Lester de connaître la réussite, tour à tour professionnelle et sentimentale. Au final, c’est lui-même, et non une forme de justice immanente, qui provoquera sa propre chute lorsqu’il fera le choix de défier Malvo. Toujours selon cette logique, Malvo n’hésite pas à se substituer à Dieu lui-même et à reproduire les plaies d’Egypte pour affaiblir Stavros Milos et le faire craquer. D’ailleurs, on peut interpréter le moment où il remplace les pilules pour le cœur de Milos par des amphétamines comme une référence au passage de l’Exode où Dieu endurcit le cœur de Pharaon.

Paradoxalement, en faisant de l’univers de cette première saison de FARGO un univers où Dieu et toute forme de morale immanente seraient absents, Noah Hawley ne trahit en rien l’œuvre des frères Coen. Au contraire, il leur rend hommage : plutôt que d’essayer de remplacer les deux Créateurs originaux ou de les imiter, il reconnaît aux frères Coen ce statut unique et développe sa série conformément aux implications de leur absence. Ce faisant, il trouve le parfait équilibre entre le respect et la déférence vis-à-vis de leur œuvre et l’inventivité nécessaire pour proposer une série originale. Preuve en est que les Coen eux-mêmes (qui sont crédités comme producteurs exécutifs sur le show) observent la série avec une certaine distance, comme l’a récemment souligné Joel Coen lui-même : « Cela ne nous intéresse pas plus que ça. Nous en sommes très satisfaits et nous n’avons aucun problème avec. C’est juste qu’on ressent une rupture avec notre propre film ». D’une certaine manière, le pari artistique de Noah Hawley est gagné. Alors que l’idée d’adapter FARGO en série avait tout de la gageure, le showrunner s’en sort donc avec panache, à plus forte raison car sa démarche fait preuve d’une authentique humilité. La première saison de FARGO n’est donc pas seulement une immense surprise, mais elle révèle également un auteur doué et capable de se faire un nom dans l’ombre des géants !

FARGO – SAISON 1 est disponible sur Netflix et en DVD et Blu-Ray chez Fox Pathé Europa.

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Retour sur la saison 2 de FARGO

5 Commentaires

  1. zed

    « Romus et Rémulus »

    uh uh, un petit problème de dislexie ?

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Je vois pas de quoi tu parles zed 🙂

  2. Thibault

    Quand j’ai vu le titre je m’attendais à une critique de The Revenant ( grosse claque cinématographique au passage). J’espère que capture mag fera une critique du film voir même un podcast, on peut rêver !

  3. arobbase

    Elle est incroyable cette première saison. Où comment reprendre totalement le film pour en faire une sublime variation se déroulant 30 ans plus tard… C’est malin est impeccable sur le fond comme sur la forme. Grosse claque.

  4. Dans le podcast NO CINE sur AVE CESAR Dahan dit préférer largement la saison 2 (qui explose tout) à la première plus classique, maintenant il vaut mieux voir la 1 avant la 2…

    https://soundcloud.com/nocine/ave-cesar-une-compile-pour-cinephiles

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