LE SYNDROME DAN HARMON

Parvenu à la fin de sa troisième saison, le sitcom COMMUNITY, vendu maladroitement comme une énième variation de SAUVÉ PAR LE GONG, commence tout juste à révéler son vrai public international, adulte, geek et sophistiqué. C’est l’instant qu’a choisi la chaîne NBC pour dégager son créateur Dan Harmon, récemment starifié par Internet ; un personnage complexe qui n’en est pas à sa première déconvenue…

On pourrait s’amuser à définir l’identité et l’histoire de COMMUNITY en citant trois autres titres de shows TV : ARRESTED DEVELOPMENT, SPACED, FUTURAMA.

Tout comme ARRESTED DEVELOPMENT créé par Mitchell Hurwitz, COMMUNITY s’amuse à réinventer les codes du sitcom familial en les désignant comme des codes. A travers une galerie de personnages à la fois archétypaux et parfaitement zinzins s’articulent des enjeux ultra-connus, archi-revus, qui installent le spectateur dans une zone de confort où il s’amusera à voir imploser ses propres attentes. On y invoque explicitement l’anthropologie, implicitement la psychanalyse ; on traite la bêtise avec intelligence et l’on se moque grassement de ce qui se croit intelligent. Malgré une écriture fréquemment méta-narrative, le posture postmoderne est régulièrement évitée, désamorcée, pour obliger le spectateur à retourner en définitive à des émotions simples. Et pour parfaire l’analogie, plusieurs épisodes de COMMUNITY sont réalisés par les Russo brothers, déjà à l’œuvre sur ARRESTED DEVELOPMENT.

Tout comme SPACED créé par Simon Pegg et Edgar Wright, COMMUNITY est devenu à la fin de sa deuxième saison un cri de ralliement de l’actuelle pop-culture, à travers son jeu (parfois complexe) de références qui n’empiètent jamais ni sur l’intrigue ni sur l’identification aux personnages. Il ne s’agit pas ici d’envoyer de grossiers coups de coude au spectateur mais de parler son langage, d’utiliser tous les signes qu’il connaît et qu’il maîtrise pour tenter de voir au-delà, ou mieux encore pour le prendre par surprise. Tout comme dans SPACED, la présence de la pop-culture dans COMMUNITY se révèle à la fois dans les dialogues, dans la structure du récit et, ce qui est plus rare à la télévision, dans les efforts de mise en scène.

Enfin, tout comme FUTURAMA créé par Matt Groening, la promotion, la diffusion et la gestion de COMMUNITY a révélé un fossé d’incompréhension qui sépare les fans des responsables de network. Pas assez d’audience au regard de ce qu’attend un géant tel que NBC ; mais une fanbase hyper-investie qui représente le Graal pour les publicitaires (ultra consommatrice, ultra communicante, études supérieures et maîtrise technologique). En résulte une promotion schizophrène, entre d’un côté les spots TV sur NBC qui tentent de vendre une série comique moisie du début des années 90, et de l’autre côté un déluge de fan arts, de gifs, de mashups qui font de COMMUNITY une des séries les plus geekisées sur Internet… après FUTURAMA justement.

Pour aborder ce qui fait la spécificité et la substance d’une série comme COMMUNITY, autant rester sous cette bénédiction trinitaire et se poser les trois questions suivantes : qui est son créateur ? Comment a-t-il conçu sa création ? Et enfin que nous a-t-elle légué ?

COMMUNITY – LE CRÉATEUR

Dan Harmon, créateur et showrunner tout juste « remercié » par NBC, traîne depuis les années 90 dans l’entourage de plusieurs comiques télé et ciné de premier plan (Judd Apatow, Jack Black, Sarah Silverman) et a cumulé un certain nombre de faux départs.

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Révélé au sein de la troupe d’improvisation des Dead Alewives (dont le sketch sur DONJONS ET DRAGONS – ci-dessus – fera le tour du net à ses balbutiements), il scénarise pour son ami Rob Schrab le comic-book SCUD : THE DISPOSABLE ASSASSIN, de la SF comique située dans un futur où des robots assassins à cible unique sont disponibles au distributeur du coin. Lorsqu’Oliver Stone décide de mettre en option l’étrange bédé, Dan Harmon et Rob Schrab en profitent pour migrer vers Los Angeles. C’est là qu’ils vont écrire le pilote de la série avortée HEAT VISION AND JACK, parodie trop précoce de K2000 réalisée par Ben Stiller et à laquelle participent les quasi-méconnus Jack Black et Owen Wilson.

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Ils parviennent également à vendre à Universal le scénario de MONSTER HOUSE, un hommage sous forme d’adieux au cinéma freak & geek des années 80. Mais la vague nostalgique des eighties n’est pas encore à l’ordre du jour. MONSTER HOUSE ira donc traîner dans un tiroir d’où le sortiront Zemeckis et Spielberg, presque dix ans plus tard. Et J.J. Abrams s’emparera du concept nostalgique pour son SUPER 8, quinze ans après. En attendant, au tournant des années 2000, Harmon et Schrab investissent Internet avec une série de sketches à petits budgets (COMPUTERMAN, LASER FART) dont la notoriété sera limitée en ces temps pré-Youtube. Lors d’une projection entre amis des DENTS DE LA MER 4 (le film préféré d’Arnaud Bordas), Harmon lance l’idée de ce qui deviendra sa première plateforme de relative notoriété, à savoir le festival Channel 101, organisé chaque mois à Los Angeles et diffusant les vidéos semi-amateurs les plus drôlatiquement idiotes, immédiatement élues ou éliminées par le public. C’est ce festival qui révèlera, par exemple, la future équipe des Lonely Island. Channel 101 permet à Harmon et Schrab de développer le concept de « Acceptable TV », à la fois un show TV et un site Internet qui permettent au public de voter pour ses sketches préférés (et auxquels participent régulièrement ses amis vedettes, Jack Black, Sarah Silverman et les autres). Une fois de plus, arrivé trop tôt, Acceptable TV et sa tentative transmédia sera un échec dont le concept renaîtra plus tard, quasiment à l’identique, avec le site « Funny or Die ».

En constatant toutes ces pistes défrichées, finalement exploitées par d’autres, on peut imaginer sans peine la frustration avec laquelle Dan Harmon a traversé les quinze dernières années. Une frustration qui, mêlée à son hypersensibilité voire à son léger autisme (il se découvrira plus tard partiellement atteint du syndrome d’Asperger) lui vaudra des déconvenues supplémentaires. Co-créateur de l’excellent SARAH SILVERMAN PROGRAM, il trouve le moyen de se brouiller avec la comédienne trash et quitte le show, laissant derrière lui son ami de toujours Rob Schrab. C’est à cette époque que Dan décide, sur un coup de tête amoureux, d’aller prendre avec sa fiancée des cours d’espagnol dans un « community college » (une fac publique, symbole d’éducation au rabais pour les américains). Lui, le big shot d’Hollywood, qui n’hésite pas à se définir comme « agoraphobic and narcissistic and solipsistic » se retrouve soudain plongé au milieu d’un groupe d’études constitué de personnalités humbles et hétéroclites ; des gens qui n’ont rien à voir avec l’industrie du film et de la télé, dont il n’a rien à espérer sur le plan professionnel et qu’il n’aurait jamais fréquentés en temps normal. C’est pourtant grâce à ces étrangers qu’il va peu à peu se reconstruire socialement. Bien évidemment, l’idée d’un sitcom titré COMMUNITY est déjà prête à germer, avec une galerie de personnages qui seront à la fois inspirés de ces rencontres et des multiples aspects de la personnalité de Dan qu’il aura eu l’occasion de « guérir » à travers cette expérience. Le Dan Harmon beau parleur et trop sûr de lui deviendra Jeff Winger, l’avocat frimeur déchu de son rang. Le Dan Harmon autiste deviendra Abed, le geek atteint du syndrome d’Asperger. Le Dan Harmon râleur et asocial deviendra Pierce Hawthorne, le raciste misogyne incapable de se voir vieillir etc.

Conscient qu’il n’est pas le meilleur scénariste de sitcom (c’est en tous cas ce qu’il a déduit de son passage au SARAH SILVERMAN PROGRAM), Harmon décide de jeter son idée sur le papier comme s’il s’agissait d’un long métrage, dessinant les grands axes et en ayant une idée bien établie de l’évolution de ses personnages. Vers 2006-2007, les exécutifs de NBC tentent de rénover leur grille et de rameuter un public qui a migré sur Internet. Leur premier réflexe va les guider vers les pionniers de la comédie en ligne. A cet instant, Dan Harmon, revenu de son aventure étudiante, saura très exactement les convaincre qu’il est l’homme de la situation.

Prochaine partie :  Le gourou scénariste et l’anthropologue.

Un ancien billet de 2008 sur « Acceptable TV » et Dan Harmon, à lire ici.

3 Commentaires

  1. Leo

    Pour faire simple : http://i.imgur.com/UorzX.gif

  2. Sans oublier que Community rend un vibrant hommage à la série Spaced dans plusieurs épisodes, via la partie de Paintball justement.

    En tous cas, encore un excellent article pour capturemag ! Merci Rafik !

  3. Super article. je découvre la série avec 3 ans de retard et je trouve ton avis parfaitement juste. J’adore le côté clin d’oeil de geek sans pour autant tomber dans la lourdeur, comme Spaced à son époque.

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