LE JOUR OÙ LA TERRE S’ARRÊTA

La rédemption de Damon Lindelof passerait-elle par la série HBO THE LEFTOVERS ? Retour sur les deux premières saisons intégralement conçues sous le sceau de la disparition, qu’elle soit littéralement métaphysique (dans la saison 1) ou finalement rationnelle (lors de la conclusion de la saison 2). Et attention aux quelques spoilers qui se nichent dans le texte.

Après avoir longtemps œuvré dans l’univers télévisuel, Damon Lindelof a poursuivi sa carrière sur le grand écran. Rappelons qu’il a contribué à l’écriture de séries comme NASH BRIDGES ou WASTELAND avant d’obtenir une reconnaissance planétaire avec LOST, véritable phénomène de société qu’il a créé en compagnie de J.J. Abrams en 2004. Il a ensuite participé à l’écriture d’un blockbuster de seconde zone (COWBOYS ET ENVAHISSEURS de Jon Favreau), mais s’est surtout fait connaître pour son implication, sous la férule de Ridley Scott, dans l’un des scripts de science-fiction les plus problématiques de ces dernières années : PROMETHEUS manquait totalement sa dimension de reboot de la saga ALIEN, pourtant annoncée comme la raison d’être initiale du projet. Lindelof a ensuite retrouvé J.J Abrams, devenu entre-temps le nouvel ambassadeur attitré des franchises intergalactiques (STAR TREK INTO DARKNESS), avant d’investir le monde singulier et merveilleux de Brad Bird dans À LA POURSUITE DE DEMAIN, dont la richesse thématique semble en réalité davantage issue de la créativité du génial réalisateur du GÉANT DE FER et des INDESTRUCTIBLES que de l’arrivée du scénariste sur le projet. Bref, eu égard à la disparité de ses productions antérieures, il était difficile de prédire que Damon Lindelof, accompagné cette fois par Tom Perrotta, l’auteur du livre qui a inspiré la série, serait aujourd’hui à l’origine d’une création d’une telle ampleur. Car, disons-le d’emblée, THE LEFTOVERS est un coup de maître, entre réflexion sur le deuil, évocation de la fonction structurante de l’apocalypse, et création d’un univers fantastique en creux, qui se révèle, dès l’entame, à la fois original et feutré.

La bande-annonce de la saison 1

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La série tire une grande partie de sa puissance, à la fois émotionnelle et thématique, de la scène d’ouverture de l’épisode inaugural, qui pose instantanément le cadre général du récit. Une mère au foyer, pendue à son téléphone et passablement irritée par les jérémiades de son bébé, s’engouffre dans sa voiture et harnache son enfant sur le siège arrière. Après s’être installée au volant, elle jette un coup d’œil appuyé dans le rétroviseur, espérant sans trop y croire que le gosse daigne enfin se calmer. D’un coup, un silence assourdissant, à la fois rassurant et inquiétant, indique à la femme que son enfant n’est plus là. Affolée, elle se retourne, sort de la voiture, entend quelques cris au loin, aperçoit un caddie isolé glisser sur le parking, et prend conscience, au vu des quelques visages paniqués qui se dressent devant elle, qu’un drame s’est produit. Ce jour-là, à l’instar du bébé, deux millions de personnes ont mystérieusement disparu. Trois ans plus tard, Kevin Garvey, le shérif de la petite ville de Mapleton (sorte de double de Lumberton du BLUE VELVET de David Lynch, prototype de la bourgade sans histoire dont il suffit de gratter le vernis pour faire jaillir la monstruosité larvée) fait son jogging quotidien, lorsqu’il assiste au meurtre par balles d’un chien. Sans comprendre la raison de ce coup de fusil (le crime, qui se répète, constitue d’ailleurs l’une des sous-intrigues de la première saison), Kevin emporte la dépouille de l’animal pour la porter à son propriétaire, dont l’adresse figure sur le collier.

Ces deux chocs successifs amorcent THE LEFTOVERS, la disparition de l’enfant, simplement ponctuée par quelques notes de piano, puis, dans une moindre mesure, le meurtre inexpliqué du chien. Si le récit s’inscrit dès l’entame dans la veine du fantastique, assumant son postulat métaphysique fondamental (une disparition inexpliquée et inexplicable, sans autre représentation par la suite), c’est pour mieux l’évacuer, déroulant une narration qui ne viendra plus jamais questionner son épine dorsale. Plutôt que de s’attacher à comprendre la raison profonde de cette évaporation de 2% de la population, THE LEFTOVERS se propose clairement d’ausculter les traumatismes des vivants, ou plutôt des survivants, de ceux qui restent, en épousant le point de vue d’une galerie de personnages directement ou indirectement touchés par la disparition de proches. La série déploie ainsi le parcours d’une cohorte de protagonistes dont le seul point commun est la confrontation, à des degrés divers et sous des angles différents, aux conséquences de l’événement : du père de famille paumé dont la femme a déserté le logis familial pour rejoindre une étrange secte, à la mère au foyer dont la « grande disparition » a emporté le mari et les deux enfants, en passant par le pasteur qui tente par tous les moyens de combattre le désespoir qui contamine les membres de la communauté, jusqu’aux multiples prophètes vers lesquels certaines âmes se tournent pour redonner du sens à leur existence.

La première qualité de THE LEFTOVERS est de parvenir à donner vie et substance à tous ses personnages, en recourant à des changements de ton, voire à des cassures dans le rythme narratif, dont l’apparente hétérogénéité est en réalité transcendée par le thème musical minimaliste de Max Richter, qui vient conférer une patine intimiste à l’ensemble. Ces cassures s’incarnent notamment dans le rythme du montage, qui permet de suivre tous les personnages sans jamais forcer la dimension chorale de l’ensemble. Le récit ne s’obstine d’ailleurs jamais à octroyer à chaque protagoniste une part narrative égale. Surtout, les épisodes oscillent sans cesse dans leur construction, se focalisant parfois sur l’un des personnages de la communauté, ou sur une problématique spécifique. C’est par exemple le cas de l’épisode 3 de la première saison, intégralement centré sur la figure du pasteur, acculé par ses créanciers et contraint de miser une grosse somme d’argent au casino dans l’espoir de garder sa maison. De même, poursuivant cette prise de risque narrative, l’un des derniers épisodes de la deuxième saison va jusqu’à proposer une plongée au sens propre dans la psychologie du héros, lorsque Kevin est contraint d’absorber un obscur poison afin d’entrer dans un état susceptible de lui permettre de vaincre l’un de ses traumas, résultat d’un sentiment de culpabilité latent. L’atmosphère du récit prend alors une toute autre voie, aussi improbable qu’inattendue, faisant évoluer son héros dans une sorte d’hôtel kafkaïen, dont il ne pourra s’extirper, grimé en tueur à gages façon Jason Statham, qu’en égorgeant son adversaire (à la fois physique et psychologique) à mains nues. Dès la première saison, THE LEFTOVERS s’autorise ainsi des écarts par rapport à son axe principal, en ayant pour seul objectif de faire monter crescendo chacun des arcs narratifs, au détriment d’une progression linéaire et confortable. Ces multiples contorsions narratives trouvent d’ailleurs leur apogée au cours de la première partie de la saison 2, laquelle offre une progression extrêmement lente, balisée par la récurrence des situations qu’elle met en scène, sous la forme d’un jeu d’échos : plusieurs épisodes successifs racontent ainsi, strictement, la même histoire. Pourtant, si le procédé peut sembler banal, l’alternance des points de vue constituant le principe même du récit choral, la radicalité et le caractère quasi extrême de son utilisation deviennent fascinants. Comme si THE LEFTOVERS, en s’intéressant à certaines des émotions les plus structurantes et récurrentes de la condition humaine (la peur de la mort, la quête de sens, le besoin de transcendance, la culpabilité), ne pouvait que passer par une architecture narrative en correspondance formelle avec ses thèmes. Comme si THE LEFTOVERS, en se confrontant à la problématique de l’éternel retour (la saison 2 reprend d’ailleurs la même trame que la première, cette fois sous l’angle d’une disparition tout à fait rationnelle), ne pouvait finalement qu’égrener les mêmes séquences, les mêmes situations, dont la seule variable repose sur l’alternance des points de vue et la disparité des ressorts psychologiques de chacun. La série décline ainsi une sorte de mise à nu de ses personnages, universellement confrontés à la même peur, contraints de se battre face aux mêmes démons sempiternels qui les rongent.

C’est là que réside l’immense force de THE LEFTOVERS : traduire, sur un plan purement intime et émotionnel, les conséquences de notre approche eschatologique de l’histoire, une conception fondée sur l’idée que la fin, la mort, constitue à la fois l’horizon ultime et la crainte première de l’être humain. En envisageant les conséquences humaines et sociales provoquées par « l’évaporation » de deux millions d’individus, la série se coltine tout bonnement à l’une des craintes existentielles les plus profondes : l’irruption d’une fin inexplicable, d’un mystère qui dépasse toute forme de rationalité et confronte chacun des personnages à ses croyances les plus intimes. THE LEFTOVERS prend acte de l’apocalypse dès l’entame pour ensuite permettre à tous ses personnages de se frayer un chemin entre leurs traumas, leurs souvenirs et leur culpabilité, suscitée par le seul fait d’être là, en vie, quand les autres ont disparu. C’est en cela que Damon Lindelof, s’il profite du travail original créé par Tom Perrotta, produit une œuvre remarquable. La série aborde de front une problématique aussi métaphysique et universelle que la peur de la mort en évitant miraculeusement le pathos lourdingue. Enfin, parallèlement à sa tentative de traduire sur un plan narratif et choral l’une des angoisses inhérentes à la condition humaine, THE LEFTOVERS tente également de mettre en place un monde cohérent, que ce soit dans le cadre de la ville de Mapleton (saison 1) ou celle de Miracle (dans lequel Kevin et les siens se retrouvent dans la saison 2). Chaque personnage, chaque groupe social, acquiert peu à peu une puissance symbolique, à l’image de la secte dont les membres, qui font vœu de silence, s’habillent de blanc et traînent dans les rues, une cigarette à la bouche, se proclament les « Living Reminders », chargés de rappeler aux vivants le souvenir des disparus. De même, en tentant d’ausculter toutes les conséquences pratiques soulevées par l’étrange disparition, les scénaristes sont allés jusqu’à envisager l’évènement sous l’angle économique, puisque chacune des familles est susceptible de toucher l’argent d’un nouveau type d’assurance-disparition. Damon Lindelof et Tom Perrotta sont ainsi parvenus à donner naissance à un ensemble achevé, tant sur le plan psychologique que social, dont tous les éléments viennent peu à peu se compléter, conférant au récit une ampleur que les premiers épisodes ne laissaient pas directement préfigurer. Grâce au temps long du récit et aux temps morts que la série ne cesse de s’octroyer, un univers ordonné se déploie peu à peu, totalement crédible, et auquel le spectateur peut facilement s’identifier.

La bande-annonce de la saison 2

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Cette manière de construire un temps long et parfois digressif, d’opérer des ruptures de ton multiples, symbolisées par la cassure qu’opère le générique de la deuxième saison (dont l’esthétique et la musique sont aux antipodes de l’approche christique quelque peu grandiloquente de celui qui ponctuait la saison 1) ont probablement participé du relatif échec public qu’a connu THE LEFTOVERS aux Etats-Unis. Si la série souffre d’une mise en scène globalement trop télévisuelle (la plupart des épisodes ont été réalisées par la téléaste Mimi Leder, qui a connu de rares incursions peu concluantes au cinéma avec LE PACIFICATEUR et DEEP IMPACT), sa haute ambition narrative, couplée au choc émotionnel que certains épisodes suscitent, lui confère une profonde singularité dans le paysage contemporain. Une troisième et dernière saison a d’ores et déjà été annoncée pour août prochain, susceptible de permettre à Damon Lindelof d’asseoir, encore un peu plus, son retour en force inattendu.

THE LEFTOVERS est disponible en replay sur OCS jusqu’au 24 avril.

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