LE CHEVALIER NOIR

La troisième saison de SHERLOCK a été diffusée en début d’année sur la BBC, du 1er au 12 janvier dernier. Une bonne occasion de revenir dessus par un biais un peu particulier, celui de l’adaptation officieuse que la série semble être à nos yeux. Explications !

À l’issue de sa troisième saison, la série SHERLOCK, adaptation moderne du célèbre personnage d’Arthur Conan Doyle par Mark Gatiss (les séries britanniques THE LEAGUE OF GENTLEMEN et DOCTOR WHO) et Steven Moffat (les séries COUPLING, JEKYLL et DOCTOR WHO, mais aussi LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE de Steven Spielberg), affiche sans conteste une réussite insolente. Bien sûr, ce succès tient autant à la haute tenue de son écriture et de ses intrigues, à ses gimmicks de mise en scène qui établissent une proximité immédiate entre le spectateur et les personnages, à son casting impeccable (Benedict Cumberbatch et Martin Freeman, bien partis pour une belle carrière à l’international), mais cela n’explique pas tout. Il est en effet peu probable que SHERLOCK aurait provoqué un tel enthousiasme critique et public si Mark Gatiss et Steven Moffat n’avaient pas réussi à proposer une adaptation du personnage qui en fasse immédiatement un mythe moderne, contemporain même. Or il semblerait que la troisième saison ait justement fini de définir la mythologie de la série. La première saison était axée sur les premiers pas du duo Sherlock Holmes / John Watson, avec les ambiguïtés inhérentes à l’adaptation à l’époque actuelle d’une amitié masculine telle qu’elle était conçue à la fin du XIXe siècle. La seconde saison s’intéressait principalement aux adversaires de Sherlock, notamment les très charismatiques Irène Adler et Jim Moriarty. Enfin, cette troisième saison organise et stabilise les alliés de Sherlock Holmes : l’arrivée de Mary Watson lève l’équivoque sur la relation entre Holmes et Watson, le sentiment de culpabilité du policier Philip Anderson (et par extension de l’ensemble de Scotland Yard) garantit à Sherlock le soutien d’une police auparavant réticente, voire suspicieuse à son encontre, et on en apprend même un peu plus sur le passé de la logeuse de Holmes, Mme Hudson.

Si Moffat et Gatiss mettent un soin maniaque à s’inspirer des aventures de Sherlock Holmes telles qu’elles ont été écrites par Sir Conan Doyle, au fil des épisodes, ils se sont permis de dépasser l’imposant héritage visuel du personnage pour proposer leur propre caractérisation du privé et de son univers… et dans leur volonté de représenter un Sherlock des temps modernes, il semblerait qu’ils aient bâti leur mythologie à partir de celle d’un autre personnage qui a reçu le titre de « plus grand détective du monde »… Nous parlons évidemment de Batman. Après tout, le justicier de Gotham a souvent été comparé à Sherlock Holmes. Dans le comics GOTHAM BY GASLIGHT qui propose une version de Batman transposée en 1889, Bruce Wayne a même étudié auprès de Sherlock Holmes lui-même. Il n’est donc pas surprenant qu’une version moderne de Sherlock Holmes s’inspire en retour du « Dark Knight ». Dans SHERLOCK, les parallèles avec les comics BATMAN étaient présents dès la première saison. La relation entre Holmes et Watson rejoint celle de Batman et Robin, jusque dans les soupçons d’homosexualité. De même, les rapports entre Holmes et Scotland Yard reprennent ceux entre Batman et la police de Gotham : ils sont tout d’abord houleux et agressifs, puisque Philip Anderson considère Sherlock comme un criminel avec la même agressivité que celle de Harvey Bullock à l’encontre de Batman. Puis, les choses prennent une tournure plus collaborative quand Lestrade reprend un emploi similaire à celui de Jim Gordon en tant que commissaire allié du héros, celui qui essaie d’arrondir les angles vis-à-vis des transgressions légales de ce dernier. Dans la seconde saison, les adversaires de Holmes viennent également renforcer la comparaison avec les deux personnages : Irène Adler peut légitimement être considérée comme la meilleure Catwoman jamais représentée sur un écran et le comportement erratique, voire totalement psychotique, de Moriarty ainsi que sa haine personnelle pour Sherlock Holmes reprend les caractéristiques du plus grand ennemi de Batman, à savoir le Joker… et ce n’est probablement pas un hasard si, dans l’épilogue de la troisième saison, l’image qui apparaît sur tous les écrans d’Angleterre est celle d’un Moriarty ricanant en boucle.

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Durant cette même troisième saison, l’univers du héros achève de se mettre en place : la révélation du passé de Mary Watson dans le dernier épisode en fait une sorte de Huntress, apte à accompagner le duo dans leurs aventures, Sherlock Holmes a désormais l’appui de la police et même Mme Hudson apparaît, au travers de son passé d’épouse d’un chef de cartel, comme un équivalent d’Alfred qui – de par son passé d’espion – n’est pas qu’un simple majordome. C’est en tout cas ce que suggère la réplique où Sherlock, blessé, lui demande d’aller lui chercher de la morphine. Quant à Molly Hooper, son personnage en retrait mais toujours prêt à aider rappelle celui d’Oracle, jusque dans le fait qu’elle ait été blessée (mentalement, sinon physiquement) par Moriarty. Même le personnage de Mycroft, assez distant et évasif dans les saisons précédentes, s’intègre dans le parallèle entre Sherlock et Batman : si Sherlock est Batman, alors Mycroft n’est autre que Bruce Wayne. De par son travail, il peut mettre des moyens extraordinaires à la disposition du héros, mais il semblerait qu’il soit également celui qui l’a créé en premier lieu : tout comme Bruce Wayne a créé Batman, les apparitions de Mycroft dans les pensées de Sherlock et tout particulièrement le fait que le premier rabaisse constamment son cadet suggèrent un trauma originel similaire au meurtre des parents de Bruce Wayne, acte fondateur qui a motivé la création de Batman. Au détour d’une réplique, Mycroft semble même évoquer un troisième frère Holmes au destin apparemment tragique (1). Il est possible que Sherlock ait une part de responsabilité dans la disparition de ce frère pour l’instant inconnu et soit devenu ce « chevalier noir pourfendeur de dragon » (pour reprendre l’expression de Mycroft lui-même) en réaction à ce drame. De plus, il faut préciser que le personnage de Mycroft est interprété par… Mark Gatiss lui-même, le co-créateur de la série.

En plus de la comparaison de Sherlock à un chevalier, cette troisième saison fourmille de détails qui montrent à quel point Stephen Moffat et Mark Gatiss font des emprunts parfaitement conscients à la mythologie de Batman. Lorsqu’au début de la saison, Mycroft sauve Sherlock et lui demande de travailler pour lui, Sherlock ne se sent lui-même que lorsqu’il endosse à nouveau son long manteau noir, similaire à une cape. Le dialogue final de l’épisode est de la même façon centré sur le postulat suivant : Sherlock Holmes est défini par le fait d’être Sherlock, il n’existe pas en dehors du « personnage » désormais emblématique qu’il est devenu, y compris pour le public à l’intérieur de la série. À ce titre, la fin de l’épisode est significative : Sherlock enfile son emblématique casquette comme Batman enfilerait son masque de chauve-souris et va s’adresser à la presse. Il faut alors remarquer que le surnom que lui attribuent les médias, le « hat detective », reprend un surnom récurrent de Batman, connu comme le « caped crusader ». Enfin, le monologue de Sherlock lorsqu’il commence son enquête implique un lien très fort entre Sherlock et Londres et aurait totalement sa place dans une aventure de Batman, si on y substituait Gotham City à Londres.(2)

Même le script contribue à rapprocher Sherlock de Batman : dans la façon dont ses réflexions sont mises en scène, et notamment dans sa capacité à se tirer de toute situation par la puissance de son intellect. Le moment où Sherlock se fait tirer dessus et analyse à toute vitesse la situation pour trouver la meilleure façon d’agir rappellera ainsi aux fans de Batman certains arcs narratifs qui explorent visuellement la psyché du Dark Knight, et tout particulièrement THE BLACK GLOVE et BATMAN RIP par Grant Morrison. Dès lors, SHERLOCK réussit la gageure d’être aussi bien une excellente adaptation du personnage de Sherlock Holmes, louée autant pour son inventivité que pour son respect de l’œuvre originale – ce qui, vu le concept, n’était pas gagné d’avance – qu’une version « réaliste » du personnage de Batman bien plus réussie que celle de Christopher Nolan. Avant de jeter la pierre à celui-ci, il faut convenir que sa démarche était probablement vouée à l’échec dès le départ. En voulant ouvertement proposer une vision réaliste du personnage, Nolan ne pouvait pas faire l’impasse sur certains éléments, dont le costume et les gadgets, qui présentent déjà des aspects extraordinaires. Sans cela, il aurait été difficile de justifier le fait que le personnage s’appelle bien Batman. Dès lors, il lui fallait compenser ses concessions nécessaires en minimisant l’aspect comic-book du reste de l’univers. D’où le design militaire de la Batmobile, d’où les images montrant Batman en train de créer ses Batarangs, d’où une vision très anti-spectaculaire des combats, en particulier dans THE DARK KNIGHT RISES. Mais surtout, de ce choix de Nolan découle une mise en avant de Bruce Wayne en tant qu’humain derrière le masque. Moffat et Gatiss ont le luxe de pouvoir procéder de manière inverse. Ils peuvent piocher comme bon leur semble dans les caractéristiques de Batman sans être obligé d’en reprendre les aspects les plus visuellement invraisemblables – ceux qui étaient imposés à Nolan par la force des choses. Dès lors, ils peuvent construire Sherlock comme un super-héros réaliste à travers une démarche positive, consistant à le distinguer des autres humains par ses capacités, là où Nolan était obligé de recourir à une démarche négative, en ôtant des capacités à Batman pour le distinguer des autres héros costumés.

La série se révèle alors pour ce qu’elle est : les textes qui s’affichent à l’écran pour représenter les mails et textos reçus par les protagonistes, ou les déductions de Sherlock ne sont pas des coquetteries de réalisation mais, comme c’était le cas pour le SCOTT PILGRIM VS. THE WORLD d’Edgar Wright, l’adaptation d’une esthétique comic-book. Par ce biais, la série s’inscrit visuellement dans la lignée des mythologies modernes élaborées par DC et Marvel et impose ainsi aux yeux du spectateur la nature mythique de ses protagonistes. De là à y voir une similitude avec une autre série dont s’occupent Steven Moffat et Mark Gatiss, une vague d’histoire d’extra-terrestre venu d’une planète désormais disparue qui s’efforce d’incarner le Bien et qui s’est pris d’affection pour la Terre (3), il n’y a qu’un pas…

Merci à Matthieu Giovanardi de m’avoir autorisé à itérer sur son idée.

(1)  « Je ne suis pas du genre à montrer de la compassion fraternelle. Vous savez, à cause de ce qui est arrivé à mon autre frère ».

(2) Traduit, le monologue donne à peu près ceci : « Londres, cette gigantesque fosse dans laquelle tous les criminels, les agents et les vagabonds s’écoulent. Parfois, il n’est pas question d’individus, il est juste question de dire « qui est à l’abri ? ». Dans le même temps, ces lignes s’inspirent très fidèlement de l’œuvre de Conan Doyle puisque dans UNE ÉTUDE EN ROUGE, le narrateur (qui n’est autre que le Docteur Watson) écrit : « J’ai naturellement gravité autour de Londres, cette gigantesque fosse dans laquelle tous les  paresseux et les oisifs de l’Empire s’écoulent ».

(3) Il s’agit bien évidemment du Docteur Who, dont Steven Moffat a dit « Étrangement, le docteur est toujours le plus humain pour moi. Dans mon esprit, c’est une sorte d’ange qui aspire à être humain. Alors que Sherlock Holmes est un humain qui aspire à devenir un Dieu ».

3 Commentaires

  1. A mon avis Sherlock et Mycroft sont l’adaptation libre de Minus et Cortex.
    Parce qu’en fait Mme Hudson c’est John Cusack, tous les autres personnages vivent dans sa tête (et elle est fan des animaniacs), comme le montre le smiley taggé sur le mur du salon.

    Plus sérieusement, autant la parenté générale ne me semble pas délirante, autant la démonstration me laisse dubitatif.

  2. LordGalean

    Amusant, je viens de lire l’article après avoir vu les 3 saisons, et c’est un parallèle que j’ai supposé à la fin du premier épisode de la Saison 1, et que j’ai confirmé à la saison 2 :). Et pour appuyer ta démonstration que je trouve trés loin d’être « dubitative » ^^, dans la saison 3 sur la cheminée de Holmes, il y a une chauve-souris punaisée sur un sous-verre, dans le genre on fait difficilement plus clair comme allusion 🙂 et sans parler du final de la saison 3 comme tu dis.

  3. ZombiGirl

    Très chouette article ! Cette idée de mettre en parallèle Batman et Sherlock Holmes est très intéressante également. Grande fan des deux depuis l’enfance (Batman était mon premier « héros fictif » et les aventures de Sherlock étaient mes premières « vraies » lectures quand j’avais encore moins de 10 ans), ceci explique peut-être cela…

    J’appréhendais cette adaptation au départ – transposer Sherlock dans un monde moderne ?? Mais finalement, Moffat et Gatiss ont réussi un petit coup de maître autant au niveau de la finesse d’écriture (bien que tous les épisodes ne se valent pas, je trouve) qu’au niveau du choix de casting. Bluffant, impressionnant et savoureux !

    (J’en profite pour dire merci pour la qualité de vos articles – je lis depuis vos débuts mais n’avais pas encore commenté une publication – Keep up the good work 🙂 )

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