LA CHUTE

Avec la mise en faillite de Digital Domain, la fermeture de Matte World Digital et la quasi liquidation de FuelVFX, les usines à rêves vivent actuellement un vrai cauchemar. Enquête sur un dysfonctionnement inquiétant de l’industrie du cinéma.

On se souvient qu’il y a un peu moins d’un an, la société française Duboi avait fermé ses portes. Mais aux États-Unis, l’industrie des effets spéciaux visuels traverse une passe bien plus inquiétante encore. Pour preuve : une série d’annonces ont fait suite aux fermetures, ces dernières années, des compagnies Orphanage (en 2009), Illusion Arts (en 2009 itou) et Asylum (en 2010). Et nous ne citons là que les principales.

En effet, au cours du mois de septembre, trois coups de tonnerre ont ébranlé jusqu’aux fondements de l’industrie en l’espace de quelques semaines. En premier lieu, la situation très préoccupante du studio australien FuelVFX, désespérément en quête d’un repreneur qui ne s’est toujours pas manifesté. Une situation d’autant plus troublante, que cette compagnie venait de travailler sur deux des plus gros films de l’année, en signant 150 plans truqués pour AVENGERS et 210 plans pour PROMETHEUS. Ce qui n’a pas empêché l’administrateur de la société, Jirsch Sutherland, d’annoncer dans un communiqué : « La compagnie doit lutter contre le ralentissement économique qui affecte plusieurs sociétés d’effets spéciaux dans le monde ». Curieux constat pour une société qui vient de collaborer à deux triomphes largement portés par les effets spéciaux.

Plus triste encore, nous apprenions à la fin de l’été la fermeture de Matte World Digital, l’une des meilleures compagnies en terme de matte paintings numériques, liées à de grands réalisateurs (Martin Scorsese et David Fincher demandaient spécifiquement à travailler avec eux) et détentrice de plusieurs Oscars, dont un remporté il y a quelques mois seulement pour HUGO CABRET. L’un des fondateurs de Matte World Digital, Craig Barron, par ailleurs membre de The Academy of Motion Picture Arts and Sciences, ne s’est pas épanché sur les conditions financières qui ont entraîné la fermeture de sa compagnie, mais on peut trouver un message d’adieu très émouvant sur le site officiel. Ce grand monsieur des effets spéciaux, qui a par ailleurs cosigné le formidable livre THE INVISIBLE ART, maintient les archives de son studio en ligne à cette adresse.

Ces nouvelles auraient suffi à rendre la rentrée anxiogène. Et pourtant, le pire restait à venir : car si Matte World Digital ou FuelVFX demeuraient des petites ou moyennes structures, la faillite de Digital Domain est nettement plus inquiétante. Cet acteur de premier plan de la révolution du numérique dans les années 1990, reste l’une des quatre ou cinq sociétés leaders du marché, aux côtés d’ILM, de Weta Digital ou de Sony Pictures Imageworks. Certes, les effets spéciaux de Digital Domain pouvaient s’avérer perfectibles (le visage du jeune Jeff Bridges dans TRON L’HÉRITAGE était un pari aussi ambitieux que raté), mais la compagnie continuait de faire progresser à grand pas les technologies numériques. Rachetée, partiellement, en 2006 par Michael Bay (actionnaire sur la branche effets spéciaux et publicitaire exclusivement), la société avait ainsi assuré des travaux magnifiques pour les deux derniers TRANSFORMERS. Et Digital Domain a accompli des progrès déterminants sur certains enjeux technologiques majeurs du cinéma, en particulier dans la reproduction du visage humain. On se souvient de l’incroyable travail accompli sur L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON (rappelons que le personnage éponyme a un visage 100 % virtuel sur les 52 premières minutes du film), mais l’on peut également citer l’hologramme photoréaliste de Tupac.

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Une conférence TED de l’un des pères fondateurs de Digital Domain, Ed Ulbrich, sur L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON.

Malgré cela, Digital Domain avait montré des signes de faiblesse lors de l’ouverture de Tradition Studios, une filiale dédiée au cinéma d’animation installée en Floride grâce à d’importantes subventions étatiques. Lancée en fanfare, débauchant certains membres clefs de Pixar (le départ de Brad Lewis a fait beaucoup de bruit), Tradition Studios travaillait sur le film THE LEGEND OF TEMBO prévu pour sortir en 2014 et réalisé par les vétérans de Disney, Aaron Blaise (FRERE DES OURS) et Chuck Williams. Petit hic : lié à une école privée, donc payante, destinée à former des techniciens, ce studio projetait de faire travailler les étudiants sur ses productions. Dans un discours destiné exclusivement aux actionnaires de la compagnie, mais diffusé sur le Net notamment par le site VFX Soldier, le président de la compagnie, le très Républicain John Textor, avait ainsi déclaré : « 30 % des effectifs de notre studio en Floride vont non seulement être gratuits, puisqu’ils seront constitués d’étudiants, mais ils vont également nous rapporter de l’argent ! Ces étudiants devront en effet payer pour avoir le privilège de travailler sur nos films. » Je vous laisse ramasser votre mâchoire.

Si vous voulez entendre causer ce brave homme, c’est ici que ça se passe. La conclusion vaut son pesant de cacahouètes.

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Et un entretien avec John Textor qui tente de se justifier, mais fait également un point intéressant sur les difficultés que traverse l’industrie.

Alors, certes, la gestion de Textor n’est pas étrangère à la chute de Digital Domain. Mais cette situation n’en demeure pas moins édifiante sur l’état inquiétant de l’industrie des effets spéciaux visuels.

En premier lieu, ce qui surprend le plus face à cette série d’annonces catastrophiques, c’est le fait que les effets spéciaux visuels sont devenus l’un des départements majeurs, si ce n’est LE département majeur, de la plupart des grosses productions. Beaucoup d’éditorialistes estiment même qu’ils ont remplacé le « star system » dans le cœur du public. Cette évolution s’étend d’ailleurs sur une bonne partie du monde : il suffit de voir les derniers blockbusters indiens ou chinois, pour réaliser à quel point il est désormais fréquent que les images de synthèse assurent la majeure partie du spectacle. Et si l’on prend les cinq plus gros succès de l’année référencés sur Box-Office Mojo, REBELLE est entièrement numérique, plus de 2 200 plans de THE AVENGERS comportaient des effets spéciaux (et un bon nombre de ces plans étaient entièrement virtuels, notamment pour le final), THE AMAZING SPIDER-MAN comportait 1 639 plans truqués et HUNGER GAMES 1 200. Même THE DARK KNIGHT RISES, vendu comme un film tourné « à l’ancienne », comporte plus de 450 plans manipulés numériquement. À titre de comparaison, LE CINQUIEME ÉLÉMENT, considéré en son temps comme un gros show à effets visuels, comportait seulement un peu plus de 200 plans truqués assurés, justement, par Digital Domain.

Cette série noire étonne également au vu de l’évolution des effets spéciaux visuels par rapport au reste de l’industrie cinématographique. Car à mesure que les effets numériques se sont perfectionnés, ils ont grignoté d’importantes parts de marché sur plusieurs départements en « dur » : les cascades, les effets spéciaux physiques, le département artistique, la figuration… À tel point que les effets spéciaux de maquillage constituent, aujourd’hui, une industrie en voie d’extinction.

Enfin, s’il est toujours très compliqué de connaître la répartition du budget des blockbusters, on sait qu’une grosse partie des centaines de millions de dollars nécessaires à la confection de ces films est engloutie dans les effets spéciaux visuels. Après l’échec titanesque de BATTLESHIP, le réalisateur Peter Berg s’est d’ailleurs plaint publiquement du fait qu’ILM était responsable, selon lui, du budget inflationniste de son four : « Tout notre argent va dans la poche d’ILM. Ce sont eux qui se font le plus d’argent ». Une déclaration qui a créé la polémique dans le milieu, et qui a eu droit à une réponse imparable et extrêmement documentée de l’un des grands noms du milieu, Scott Squires, dans cet article qu’il a publié sur son blog Effects Corner.

La question demeure : pourquoi cette succession de faillites ?

Selon l’éditorialiste de Variety, David S. Cohen, cette situation serait en partie imputable à la trop grande présence des FX dans les blockbusters. Si Cohen reconnaît volontiers que les tumultes récents du système capitaliste sont en partie responsables de la faillite de Digital Domain, il estime également que les effets spéciaux sont trop présents et centrés sur la technique et que, par conséquent, ils ennuient tout le monde, professionnels comme spectateurs. Bref, le sempiternel argument de « la magie s’est envolée ». Mais les raisons invoquées dans cet article semblent peu fiables, comme l’a souligné l’un des porte-paroles de l’industrie, Mike Seymour de FX Guide, dans un plaidoyer en faveur de son corps de métier. La très officielle Visual Effects Society est également montée au créneau :

« Assurer que les effets spéciaux visuels n’émerveillent plus le public comme ils ont pu le faire par le passé, et minent l’industrie, c’est réduire l’art des VFX à une nouveauté, une mode transitoire qui permet de maintenir l’attention des spectateurs. Un tel point de vue est non seulement biaisé, mais également insultant pour tous les acteurs de l’industrie : pour les artistes des effets spéciaux qui mettent tout leur talent et leur savoir au service d’une vision d’un cinéaste ; pour les scénaristes, pour qui les effets spéciaux devraient n’être qu’un outil créatif de plus, et non pas une béquille ; et enfin pour les spectateurs qui savent qu’une histoire émouvante est le fruit d’une vision, de personnages, d’une émotion ».

Pour notre part, nous dirons juste que ce ne sont pas les miracles technologiques qui déplacent les foules, mais le spectacle permis par ces miracles technologiques. La technologie est peut-être rébarbative, mais finalement, seul le résultat compte.

Si les raisons invoquées par Cohen prêtent donc à débat, à l’inverse, nul ne peut nier que la crise financière a sa part de responsabilité dans cette situation : en effet, ces sociétés comptent beaucoup sur le marché publicitaire pour consolider leurs fondations financières, là où l’industrie du film demeure très aléatoire. Le marché de la publicité étant frappé de plein fouet par la crise, la baisse de commandes a fatalement un effet néfaste sur la santé de ces sociétés.

Mais la politique de délocalisation massive que connaît les effets spéciaux visuels a également des conséquences dévastatrices en Californie. La délocalisation n’est pas nouvelle, et peut être générée par des rabattements fiscaux ou des crédits d’impôts qui ont déjà conduit des compagnies importantes (Pixar par exemple) à ouvrir des départements au Canada. Pourtant, même l’Angleterre, qui bénéficie d’une politique fiscale très agressive, n’est pas épargnée par cette crise. Ainsi, en début d’année, Cinesite, société vieille de deux décennies, était en mauvaise posture, bien qu’elle ait assuré une grosse part des effets spéciaux de JOHN CARTER et qu’elle travaille actuellement sur SKYFALL et WORLD WAR Z. Désormais détaché de sa maison mère, Kodak, Cinesite semble sortie d’affaire, mais l’ombre de l’échec semble planer également sur Londres.

Car en réalité, cette délocalisation concerne surtout les pays émergents où – refrain connu – les conditions salariales et sociales rendent la main-d’œuvre nettement moins onéreuse que dans les pays développés. Ainsi, dans les dernières années, on a vu la plupart des grosses sociétés délocaliser en Asie. SPIDER-MAN 3 avait déjà bénéficié de la branche indienne de Sony Picture Imageworks. ILM a une succursale à Singapour. Et une bonne partie de la conversion en 3D de TITANIC a été effectuée en Inde, où les petites mains locales ont écopé de l’ingrat travail de rotoscoping. L’un des récents acteurs majeurs des effets spéciaux visuels, Pixomondo, a d’ailleurs fait de la délocalisation l’un des ses atouts principaux, en mettant en avant l’idée que, grâce à ses nombreuses filiales (Europe, Californie, mais aussi Shanghai et Pékin), leur société peut être active 24h/24, presque sept jours sur sept. Allen Maris, un vétéran du milieu (ROBIN DES BOIS, PROMETHEUS) a ainsi déclaré dans un article sur les rabattements fiscaux publié sur le site de Rythm & Hues :

« Il n’est désormais plus inhabituel pour les petites ou les moyennes firmes d’effets spéciaux (californiennes – NDR) de n’être qu’une devanture. Certaines sociétés qui employaient des douzaines d’artistes par le passé, ont maintenant un effectif réduit au minimum. Et leur seul moyen de survivre est de délocaliser dans des pays comme l’Inde, où les salaires sont extrêmement bas ».

Enfin, cette crise qui frappe le milieu des effets spéciaux visuels nous semble édifiante sur les dysfonctionnements du système hollywoodien. C’est même peut-être là qu’il faudrait chercher la faille originelle, sans quoi cette situation se répétera inlassablement. John Textor avait en effet estimé qu’une compagnie telle que Digital Domain ne pouvait gagner de l’argent grâce à l’industrie du grand écran. C’est pourquoi il avait tenté cette politique très agressive sur l’animation (mouvement également adopté par ILM avec RANGO), mais aussi sur l’industrie militaire bien plus lucrative, en proposant notamment des simulations de combat. Avec des périodes de postproductions qui se réduisent d’année en année, avec la volonté des cinéastes et des studios à modifier jusqu’à la dernière minute leurs projets, mais aussi avec la conversion en 3D, activité chronophage et pourtant souvent décidée tardivement dans la conception des films, les studios d’effets spéciaux doivent embaucher des équipes pléthoriques tout en investissant dans des outils onéreux et rapidement obsolètes. Le tout, sans avoir aucune assurance que leurs clients leur fourniront du travail dans les mois qui viennent. Comme le remarque John Textor :

« C’est un milieu où une même société peut passer, en un mois, d’une croissance folle à une survie difficileÇa n’est donc pas franchement un modèle économique très fiable ».

En un mot comme en cent : si les effets spéciaux rapportent beaucoup d’argent aux studios, les studios rapportent peu d’argent à l’industrie des effets spéciaux. Un système aussi ingrat semble difficilement pérenne. En attendant une utopique résolution, la redistribution des cartes de l’industrie à l’échelle mondiale s’est confirmée le 21 septembre dernier, avec le rachat pour environ 30 millions de dollars du département effets spéciaux visuels de Digital Domain. À l’inverse, ni la filiale destinée à la conversion en 3D, ni le studio d’animation n’ont trouvé de repreneur. Le nouvel acquéreur de Digital Domain est la joint venture formée par Galloping Horse America et Reliance Mediaworks, soit un groupe très majoritairement chinois et minoritairement indien. Ces repreneurs ont probablement été intéressés par les équipements et le prestige de la compagnie, mais aussi par le fait que Digital Domain est coproducteur d’ENDER’S GAME, le prochain film de Gavin Hood avec Harrison Ford. Galloping Horse avait par ailleurs déjà échafaudé un accord avec Digital Domain en début d’année, dans le but d’ouvrir un studio d’effets visuels en Chine. La société, dont le siège se situe à Pékin, est en train de devenir un monstre du divertissement audiovisuel, puisqu’elle a également signé plusieurs contrats avec des cinéastes et des comédiens, dont un « first look deal » (ils seront les premiers consultés à chacun de ses nouveaux projets) avec John Woo. Quant à Reliance Mediaworks, ils gèrent BIG Cinemas, soit le plus grand parc de salles indien, avec 490 écrans. Face à ces deux monstres d’un marché asiatique en plein essor, Hollywood semble, plus que jamais, perdre son statut de capitale mondiale du cinéma.

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En attendant, les citoyens de Floride, dont les impôts ont financé Tradition Studios, ont de quoi l’avoir mauvaise. Et l’on ne peut s’empêcher d’avoir une pensée pour les 280 employés de Digital Domain qui ont perdu leur emploi dans cette affaire.

Quant à John Textor, il aurait empoché plusieurs millions de dollars en gérant cette compagnie qui courrait à sa perte.

    8 Commentaires

    1. loic

      Ca c’est ce qu’on appelle un dossier, Messieurs-dames.
      Déprimant, mais passionnant.

      P.S.: si quelqu’un sait où trouver « Invisible Art » sans que j’ai besoin de mettre une hypothèque sur mon appart’, je suis preneur

    2. john zardoz gornas

      Tout à fait intéressant. Tout à fait dramatique aussi. Il est vrai que le budget d’un film US aujourd’hui est englouti par les SPFX . Pour peu qu’il y ait une star dans le casting et les limites du raisonnable sont dépassées…

    3. john zardoz gornas

      Tout est dit dans : - »si les effets spéciaux rapportent beaucoup d’argent aux studios, les studios rapportent peu d’argent à l’industrie des effets spéciaux. Un système aussi ingrat semble difficilement pérenne »

    4. Piéric

      Article passionnant Mr Dupuy. Et merci également pour les nombreux liens tout aussi intéressants…

    5. Ils font plus ça en Inde ? Me souviens d’une liesse chez Rythm & Hues India – en Inde, donc – quand La boussole d’or se choppa l’Oscar des meilleurs vfx. Effectués par leurs soins. Assez décalé. C’est un peu comme si des roumains se félicitent que le prix de la meilleure bagnole soit donné à une Renault, par exemple.

    6. Raoul

      Il y a aussi une partis du budget du film qui part dans la communication.

      Ayant bosser sur John Carter, avec un budget de 500 millions de $ , 100 millions fur allouer a la communication: publicité TV, site internet, pub dans métro et j’en passe. (mais personnellement, je me souviens n’avoir vu que deux ou trois affiche dans le métro, un spot a la tv)
      Ha et une partie de ce budget est parti durant les passages publicitaires du SuperBowl , faut sortir le gros gros chéquier.

      • john zardoz gornas

        Non Raoul, faut pas déconner quand même :) Le budget de John Carter est grosso modo de 250 Millions comme Avengers, TDKR ou encore Avatar. Il est vrai que le budget Communications pour ces films est de l’ordre d’environ 100 millions, excepté Avatar qui a eu un lancement tout à fait exceptionnel à hauteur de 150/200 millions.

    7. Juledup

      Tu travaillais chez qui Raoul, si ça n’est pas indiscret ?

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