GÉRARDMER 2015 : NOTRE COMPTE-RENDU !

Depuis quelques années, le Festival du film fantastique de Gérardmer est assez largement critiqué pour sa sélection officielle faiblarde – Christophe Lambert, Président du jury il y a deux ans, s’en était d’ailleurs fait l’écho lui-même à l’occasion de la cérémonie de clôture. Qu’en était-il cette année ? Retour sur les films que nous avons vus à l’occasion de notre passage éclair de deux jours dans la petite station vosgienne.

La sélection était incontestablement plus intéressante que l’an passé. Il nous faut toutefois préciser en préambule que nous n’avons pas pu voir certains longs-métrages de la compétition officielle, dont les œuvres primées par le jury (présidé cette année par l’érudit Christophe Gans) et le public, telles que IT FOLLOWS ou THE VOICES, eu égard à la brièveté de notre visite et aux averses de neige incessantes.

HONEYMOON, déjà vu et chroniqué à l’occasion du dernier Festival européen du film fantastique de Strasbourg, a confirmé toutes les qualités que nous avions déjà décelées. Le premier film de Leigh Janiak construit un scénario à la fois simple et captivant, dans lequel la tension s’instille de plus en plus fortement au cours du voyage de noces d’un jeune couple. Variation sur L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES de Don Siegel et ROSEMARY’S BABY de Roman Polanski, HONEYMOON évite tous les dispositifs faciles et suscite un sentiment de peur croissant, latent, qui se matérialise par le corps de son héroïne, peu à peu gangrené par des plaques rougeoyantes d’origine inconnue. Il faut saluer la précision de la lumière qui enveloppe les scènes nocturnes, et permet de faire ressentir la désorientation des personnages sans verser pour autant dans une opacité qui rendrait difficile toute possibilité de repérage géographique pour le spectateur. En d’autres termes, les lieux dépeints (la cabane dans laquelle nos tourtereaux prennent quelques jours de vacances) sont tout à fait reconnaissables de nuit, tout en prenant, intuitivement, une dimension bien plus inquiétante. À la fois série B efficace (qui lorgne vers LA QUATRIÈME DIMENSION) et réflexion sur le couple et la maternité, HONEYMOON était sans conteste l’un des longs-métrages les plus maîtrisés.

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Dans la catégorie des films ambitieux, sympathiques mais totalement déséquilibrés, THE SIGNAL se pose là. S’il part sur les bases d’un cyberthriller – Nic et Jonah, deux étudiants du MIT, pourchassent un curieux hacker localisé quelque part au fin fond des États-Unis –, le deuxième long-métrage de William Eubank bifurque rapidement pour rejoindre les rives de la science-fiction pure et dure. Le récit donne alors naissance à une étrange histoire d’expérimentations, dont l’origine, extraterrestre ou militaire, est dans un premier temps laissée dans l’indécision. Mais ce n’est pas tout : le scénario bascule à nouveau, comme l’iconographie et le style visuel, pour donner naissance à une improbable hybridation entre post-apo, récit d’anticipation, fantastique et film de super-héros. Si le film regorge d’idées, il laisse circonspect quant au dosage réalisé par le metteur en scène. Chacun des genres semble prendre le pas sur l’autre, au risque de la confusion et au détriment de la lisibilité. On ne peut pas reprocher au cinéaste d’avoir joué petit bras, mais peut-être aurait-il fallu qu’il digère davantage ses influences avant de les faire s’imbriquer d’une manière confuse. En somme, sans maîtrise, la puissance n’est rien. À noter que le film sort ses jours-ci en DVD et Blu-ray chez Wild Side Vidéo.

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THESE FINAL HOURS, du cinéaste australien Zak Hilditch, est une sorte de récit pré-apocalyptique qui propose de vivre les douze dernières heures avant la fin du monde. James, un jeune type un peu paumé, traverse le pays pour se rendre à la plus grande fête du coin, dans l’espoir de s’enivrer et d’éviter de penser à la fin imminente. Il tombe par hasard sur Rose, une petite fille à la recherche de son père. La route qu’ils vont prendre ensemble va naturellement transformer la perception de James, qui va apprendre à vivre avec des sentiments nouveaux. Sur cette histoire a priori cousue de fil blanc (un récit initiatique condensé par la fin des temps), Zak Hilditch construit un film poignant, légèrement alourdi par quelques maladresses d’écriture, notamment l’inconsistance de quelques personnages secondaires. Si les étapes fondatrices de la relation entre James et Rose ont été vues mille fois ailleurs (James apprend la paternité grâce à la jeune fille), il n’empêche qu’elles suscitent une émotion profonde, notamment au cours d’un climax où le regard de chacun en dit plus que tous les mots. En revanche, le lien qui unit James et Zoé ne bénéficie pas de la même force, malgré les flashbacks supposés conférer à cette relation sa valeur charnelle et symbolique. Malgré ses défauts et la dimension quelque peu téléphonée du récit auquel il donne vie, THESE FINAL HOURS était l’une des belles découvertes de cette année.

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Tous les films de la compétition n’étaient évidemment pas du même tonneau. Preuve en est l’indigence de THE MAN IN THE ORANGE JACKET, deuxième long-métrage de l’Arménien Aik Karapetian, et de JAMIES MARKS IS DEAD, du metteur en scène américain Carter Smith. Le premier suit les méandres psychologiques d’un jeune homme qui, suite à son licenciement, assassine son ex-patron et sa femme pour s’installer, à leur place, dans leur luxueuse demeure. Cependant, la peur s’installe lorsqu’il sent une présence sur les lieux (qui prend l’apparence de son double) et reçoit la visite d’un étrange visiteur. Le film d’Aik Karapetian souffre d’un manque de rythme évident, lesté par un récit qui cherche la création d’une atmosphère décalée (vite fait, tel un David Lynch du pauvre) au détriment de toute crédibilité. Il faut ainsi se taper, dès l’entame, une succession de plans fixes façon Lars Von Trier, supposés instiller l’étrangeté dans une histoire qui, surtout, manque de tenue et de travail. Les indices soulignant la paranoïa supposée du jeune homme manquent de cohérence et ne paraissent distillés que pour marteler, lourdement, le sentiment de culpabilité qui envahit la psyché de ce jeune type (qui ressemble d’ailleurs étrangement à une version nordique de Michael Pitt).

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L’échec de Carter Smith est surprenant pour qui a vu son premier film, LES RUINES, survival dans la forêt mexicaine dont le récit jouait avec efficacité de l’architecture d’un temple maya. Dans JAMIE MARKS IS DEAD, le cinéaste américain – et ancien photographe de mode – s’enlise dans un teen movie dont le ton décalé ne suffit guère à susciter l’intérêt. Lorsqu’Adam apprend la disparition subite de l’un de ses collègues de classe, Jamie Marks, retrouvé sans vie, quasi nu, dans la forêt, il est manifestement le seul à ressentir de la tristesse. Rejeté par son grand frère, touché par le récent accident de sa mère (d’ailleurs incarnée par la belle Liv Tyler, méconnaissable en quarantenaire fruste), Adam se rapproche d’une de ses copines, Gracie, et tous deux voient apparaître le fantôme de Jamie Marks. Sorte de réflexion sur l’incommunicabilité et la solitude, JAMIE MARKS IS DEAD cherche constamment son rythme, entre séquences sociales et film fantastique. L’humour un peu absurde qui s’en dégage, tant dans les rapports familiaux que dans ceux entre Adam et Jamie, ne suffit pas à donner du volume à un récit très mal rythmé. Si certains cadres bénéficient d’une belle composition, ils souffrent quant à eux d’un schématisme symbolique un peu facile et raide. Il aurait peut-être mieux valu que le metteur en scène poursuive dans la veine de la série B sans prétention dans laquelle LES RUINES s’inscrivait parfaitement.

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Hors compétition, passons rapidement sur EXISTS, d’Eduardo Sanchez, coréalisateur du premier PROJET BLAIR WITCH. Après avoir participé au film à sketches V/H/S 2, dont il a réalisé l’un des segments, intitulé A RIDE IN THE PARK, le metteur en scène cubain s’escrime, encore et toujours, dans la veine du found footage. Sur ce coup, il s’agit de la virée en forêt d’un groupe de cinq potes (dont l’un, évidemment youtuber par excellence, s’amuse à filmer leur périple en caméra subjective) qui vont tomber nez-à-nez avec un Bigfoot, créature légendaire qui vivrait cachée dans les forêts d’Amérique du Nord, et dont le surnom provient de la grande taille des empreintes qu’il laisserait sur le sol. Comme d’habitude, caméra tremblotante et scènes illisibles sont au programme : mention spéciale à la séquence durant laquelle les protagonistes se cachent dans la cave de la cabane, où il devient littéralement impossible de savoir combien d’entre eux sont encore vivants. Bref, pour les amateurs du genre, rien de nouveau. Pour les autres, passez clairement votre chemin.

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S’inspirant du même dispositif filmique, LE PROJET ATTICUS est quant à lui beaucoup plus réussi. Réalisé par Chris Sparling, qui fut le scénariste de BURIED, le récit suit les expériences d’un institut spécialisé dans le domaine de la parapsychologie. Lorsque le docteur Henry West reçoit Judith Winstead, il comprend instantanément qu’il tient là un cas singulier, la jeune femme semblant possédée par une force obscure. Le médecin fait appel au ministère de la Défense, qui prend l’affaire en main au nom de la sécurité nationale et fait subir à la patiente des expérimentations de plus en plus douloureuses. Reprenant avec talent le style d’un certain cinéma américain des années 1970 (la théorie du complot, la crise de l’image, le hiatus fondateur entre réalité et représentation), LE PROJET ATTICUS est probablement l’une des belles réussites dans le genre. La forme choisie coïncide avec le fond de l’affaire, dans la mesure où le found footage vient ici souligner le propos et l’atmosphère générale du film, qui s’inscrit précisément dans la veine paranoïaque des années 1970 (le récit se déroule d’ailleurs intégralement à cette période). L’adéquation entre le fond et la forme fait du dispositif du found footage non pas un élément artificiel mais la béquille principale du long-métrage. Sans crier au chef-d’œuvre, il faut toutefois reconnaître que des œuvres de cette qualité sont rares dans le genre.

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Le cinéaste japonais Hideo Nakata était de retour à Gérardmer, deux ans après y avoir présenté THE COMPLEX, et proposait cette fois une comédie fantastique, intitulée MONSTERZ, sorte de réécriture (ironique et malhabile) du grand film de M. Night Shyamalan, INCASSABLE. Un homme, atteint d’un handicap physique lourd, possède le pouvoir de contrôler la pensée d’autrui par la seule force du regard. Il croise la route de Suichi Tanaka, un individu qui, pour d’obscures raisons, est le premier à résister à son pouvoir. Tous deux vont se livrer une lutte sans merci. Le problème essentiel du long-métrage de Nakata réside dans la pauvreté de sa facture (les scènes de baston sont grosso modo du même tonneau qu’un téléfilm français) et dans la gestion du comique (dont on ne sait jamais vraiment s’il est totalement intentionnel ou simplement le résultat de l’indigence de certaines séquences). Étant donné le ratage de ses opus précédents, CHATROOM et THE COMPLEX, le temps où le cinéaste japonais réalisait des œuvres telles que RING ou DARK WATER semble désormais bien loin.

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On préfère encore un film calibré (c’est dire !) tel que OUIJA, réalisé par Stiles White, et produit par Jason Blum (producteur de PARANORMAL ACTIVITY et AMERICAN NIGHTMARE) et Michael Bay. Sorte de croisement (racoleur) entre le fantastique contemporain (ponctué de jump scares) et le style ibérique (on pense, très vaguement, à MAMA d’Andres Muschietti), OUIJA narre l’histoire d’une jeune Américaine qui découvre que la mort de sa meilleure amie est liée à un jeu de plateau supposé permettre de communiquer avec l’au-delà, auquel toutes les deux jouaient dans leur enfance. Évidemment, jouer à ce jeu réveille les morts hantant encore la maison, touchée par un drame familial qui a eu lieu quelques décennies plus tôt. Bref, vous l’aurez certainement deviné, OUIJA enfile les perles à toute allure, entre invraisemblances paresseuses et séquences déjà vues cent fois dans tous les films de ce type. Ça se laisse voir, certes, pour peu que l’on ne soit pas (trop) regardant sur la qualité intrinsèque du produit fini. OUIJA sortira en salles le 29 avril prochain.

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OUT OF THE DARK est l’une des belles surprises présentées hors compétition. Écrit par David et Alex Pastor (responsables du post-apo LES DERNIERS JOURS), le film est mis en scène par l’espagnol Lluis Quilez, qui fut réalisateur de la seconde équipe sur INSENSIBLES, de Juan Carlos Medina. Le récit suit les aventures d’un couple d’Américains, Paul et Sarah Harriman, fraîchement débarqué en Colombie en compagnie de leur fille Hannah. Alors qu’ils viennent de s’installer dans leur nouvelle demeure, une magnifique hacienda choisie par le père de Sarah, un célèbre industriel local, d’étranges incidents surviennent et semblent viser directement la fille du couple. Sur cette trame, Lluis Quilez reprend tous les éléments d’un certain cinéma fantastique contemporain. On ne peut s’empêcher de penser à INSENSIBLES pour la place accordée aux enfants, qui sont l’élément-clé du récit (les blessures dont ils souffrent, y compris les masques qu’ils portent, font directement écho au film de Medina, voire à L’ORPHELINAT de Juan Antonio Bayona). Si le film de Lluis Quilez n’atteint pas ses modèles, peut-être en raison de la rectitude d’un scénario qui souffre de ses arcs narratifs trop attendus et automatiques, il ne peut qu’emporter l’adhésion. La relation entre les différents personnages est bien amenée, jusqu’à un climax final franchement poignant. Ainsi, s’il ne rivalise pas avec d’autres cinéastes du genre, Lluis Quilez fait le job avec un savoir-faire et une intégrité incontestables.

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Au final, la sélection de films que nous avons découverts cette année s’est avérée plutôt sympathique. Si nous n’avons pas réussi à voir IT FOLLOWS, le grand vainqueur de cette 22ème édition du festival de Gérardmer, nous reviendrons très probablement dessus d’ici quelques jours, à l’occasion de sa sortie dans les salles françaises.

PALMARÈS
Grand Prix IT FOLLOWS
Prix spécial du Jury THE VOICES et EX MACHINA
Prix du public THE VOICES
Prix de la critique IT FOLLOWS
Prix du Jury jeunes GOODNIGHT MOMMY
Prix du Jury Syfy GOODNIGHT MOMMY

1 Commentaire

  1. Moonchild

    Juste un petit post pour évoquer Honeymoon, découvert après l’avoir téléchargé (copie correcte en vostf) ; effectivement, film assez maîtrisé qui mérite le coup d’oeil (aura-t-il l’honneur d’une sortie en salle) ; la première demi-heure n’est pas spécialement à mon goût (comédie romantique un peu badine et taquine) mais le reste est intéressant, la tension monte, on est face à une véritable tragédie, un drame conjugal (Rose leslie, excellente, perdant le contrôle de son corps et de son esprit), assez touchant au final. A voir …

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